Muriel, le temps d’un retour (Alain Resnais, 1963)

Nul n’est épargné par l’impardonnable; il engendre une dette infinie, irréparable, que rien ne peut atténuer

Il y a dans ce film quatre personnages, plus un, et c’est ce un supplémentaire qui donne au film son titre : Muriel. Voici ce qu’en dit Bernard Aughain1, le jeune homme qui vient de rentrer d’un séjour de 22 mois en Algérie2, tout en passant un film d’archives en 8 mm qu’il a tourné lui-même pendant la guerre : « Personne n’avait connu cette femme avant. J’ai traversé le bureau où je travaillais, recouvert de machines à écrire. J’ai traversé la cour, on y voyait encore. Le hangar était au fond, avec les munitions. D’abord je ne l’ai pas vue. C’est en approchant de la table que j’ai buté sur elle. Elle avait l’air de dormir mais elle tremblait de partout. On m’a dit qu’elle s’appelait Muriel. Je ne sais pas pourquoi mais ça ne devait pas être son vrai nom. On était bien cinq autour d’elle, on discutait. Il fallait qu’elle parle avant la nuit. Robert s’est baissé et l’a retournée. Muriel a gémi. Il avait mis son bras sur ses yeux. On la lâche ? On la retourne comme un paquet. C’est alors que ça recommence. On la tire par les chevilles au milieu du hangar pour mieux la voir. Robert lui donne des coups de pied dans les hanches. Il prend une lampe-torche, la braque sur elle. Ses lèvres sont gonflées, pleines d’écume. On lui arrache ses vêtements. On essaie de l’asseoir sur une chaise, elle retombe. Un bras est comme tordu. Il faut en finir! Même si elle avait voulu parler, elle aurait pas pu. Je m’y suis mis aussi. Muriel geignait en recevant les gifles. La paume de mes mains me brûlait. Muriel avait les cheveux tous mouillés. Robert allume une cigarette, il s’approche d’elle. Elle hurle. Alors son regard m’a fixé. Pourquoi moi ? Elle a fermé les yeux, puis elle s’est mise à vomir. Robert a reculé, dégoûté. Je les ai tous laissés. La nuit, je suis revenu la voir. J’ai soulevé la bâche. Comme si elle avait séjourné longtemps dans l’eau, comme un sac de pommes de terre éventré, avec du sang sur tout le corps, dans les cheveux, des brûlures sur la poitrine. Les yeux de Muriel n’étaient pas fermés3. Ça ne me faisait presque rien. Peut-être même que ça ne me faisait rien du tout. J’ai été me coucher, j’ai bien dormi. Le lendemain matin dans le salut aux couleurs, Robert l’avait fait disparaître. ». Tout cela dit d’une voix hors champ, ressemblant à la voix off de Nuit et Brouillard (1955) ou de Hiroshima mon amour (1959)4. Bernard ne s’adresse pas aux autres personnages du film, mais à un interlocuteur extérieur, le Vieux Jean5, dans une mansarde de ce qui reste du vieux Boulogne. Acteur et témoin direct, il diffuse des images qui, à leur manière, témoignent elles aussi6. À l’issue de cette scène, on revient au couple raté formé par Hélène Aughain7, belle-mère de Bernard, et Alphonse Noyard8, un homme plus âgé qui prétend avoir vécu quinze ans en Algérie mais semble avoir surtout beaucoup de choses à cacher sur son comportement pendant la guerre9, lui aussi. Hélène et Alphonse se sont connus avant la guerre, c’était peut-être une histoire d’amour, puis Alphonse l’a quittée un jour de septembre 1939 sans dire un mot, puis Hélène s’est mariée avec un certain M. Aughain, père de Bernard qui a soudainement disparu pendant l’occupation sans jamais revenir. Bernard semble deviner immédiatement quel genre de type est Alphonse – analogue probablement au Robert du récit de torture10, qui vit à présent tranquillement à Boulogne, comme Hélène et Bernard. Le quatrième personnage, de la même génération que Bernard, est aussi ambigu : la jeune Française, actrice et amante d’Alphonse dont elle prétend être la nièce, et dont la présence à Boulogne est incompréhensible. À cela s’ajoutent d’autres relations d’Hélène à Boulogne, qui marquent sa dépendance financière11, car son travail d’achat-vente de meubles ne suffit pas pour régler les dépenses de la vie quotidienne, ni ses diverses addictions, aux médicaments et au jeu12

Muriel a disparu mais son cadavre obsède Bernard. Sa petite amie Marie-Do trop futile, trop banale, ne compte pas pour lui. Quand il sort, il dit à Hélène qu’il rejoint Muriel, avec qui il serait « plus ou moins fiancé » – comme si la torturée était seule digne de son amour. Il ne semble pas avoir d’autres buts, d’autres objectifs (à part les promenades à cheval le long des falaises de bord de mer), que de collecter les archives qu’il assemble dans le film qu’il projette en cachette13. Il n’a pas été seulement témoin de la torture, mais aussi acteur, et ne peut pas se pardonner lui-même. Le nom Muriel occupe pour lui – et aussi pour le film, pour le spectateur – la place de l’impardonnable. Nous avons dû entendre le récit de cet impardonnable et en voir les archives. On ne pourra jamais oublier, ni se débarrasser de ce récit. Il en va de même pour le bombardement de Boulogne : la « ville-martyre » a été détruite, mais son spectre continue à obséder. Les personnages vivent dans la ville nouvelle avec ses magasins, ses restaurants, ses enseignes de toutes les couleurs, sans vraiment y habiter. Le crime n’est pas vraiment refoulé. Il est connu de tous mais on n’en parle pas. C’est le crime explicite vécu par Bernard, qu’il ne peut raconter qu’à une personne neutre, extérieure, le ou les crimes implicites accomplis par Alphonse, dont on ne connait pas exactement la nature mais dont on est sûr qu’ils existent (tout son comportement est un aveu qui ne trompe personne). Hélène a peut-être commis des fautes, elle est endettée, elle joue au casino, elle a posé des lapins, ce n’est pas elle qui a commis les crimes, et pourtant elle est contaminée par ceux d’Alphonse qu’elle a invité à Boulogne, et par ceux de Bernard, son beau-fils, qui ne lui a jamais rien avoué, mais dont le comportement distant, nerveux, souvent brutal, est l’émanation. L’impardonnable est irremplaçable, insubstituable. On ne peut ni le déplacer, ni l’écarter, ni le transformer, il reste comme il est, là où il est pour l’éternité.

Les personnages n’ont pas d’autre solution que la fuite. Ils se dispersent, chacun emportant avec lui ses problèmes et sa solitude : Françoise se sauve, Alphonse prend un bus pour Bruxelles au lieu du train pour Paris, Bernard tue Robert qui est à la fois son complice, son ennemi et son double, jette sa caméra à la mer14 avant de s’enfuir lui aussi15. Aucune des solutions choisies, le départ ou le meurtre, ne résout quoi que ce soit. La culpabilité est entière, la dette reste infinie. Hélène est accueillie par des amis qui la reçoivent généreusement, mais elle ne peut rien leur dire. A la fin du film, l’appartement plein de courants d’air, abandonné par tous, est et reste le lieu du retour de l’impardonnable. Même en vidant l’appartement de tous ses objets, de tous ses souvenirs, on ne se débarrassera pas de Muriel. Il y a des fautes avec lesquelles on peut vivre, et d’autres qui sont invivables, insupportables. L’appartement vide montre le lieu insoutenable, plein de meubles à vendre mais où rien d’un cycle de vie normal ne peut s’arrêter.

  1. Interprété par Jean-Baptiste Thierrée, dont le visage exprime sans discontinuer une sorte de douleur indicible. Le nom retenu pour le film ressemble à celui de Maurice Audin, jeune mathématicien anticolonialiste tué en juin 1957 en Algérie. ↩︎
  2. Bernard, qui avait devancé l’appel, n’a rien d’un innocent. ↩︎
  3. On retrouve le regard de Muriel, qui obsède Bernard, dans notre vision du film. ↩︎
  4. Même scénariste : Jean Cayrol. En 1962, Cayrol a été dénoncé et déporté à Mauthausen. En 1965, il a réalisé un film, Le Coup de grâce, où il raconte cette histoire. ↩︎
  5. Interprété par Jean Dasté. Cet homme, dit-il, cherche un mari pour sa chèvre, et préfère rester éloigné du monde extérieur. ↩︎
  6. Quand son amie Marie-Do lui demande si son film est un documentaire, il répond : « Pire! » Qu’y a-t-il de pire qu’un documentaire ? ↩︎
  7. Interprétée par Delphine Seyrig, dont la mémoire semble aussi défaillante que dans le film précédent de Alain Resnais, L’année dernière à Marienbad (1961). ↩︎
  8. Interprété par Jean-Pierre Kérien. ↩︎
  9. Alain Resnais, né en 1922 à Vannes, a vécu à Paris pendant la guerre. Il a été admis à l’IDHEC en 1943 dans la section montage. ↩︎
  10. Interprété par Philippe Laudenbach, dont le visage est aussi un aveu. ↩︎
  11. Son amant actuel, Smoke, est à la tête d’une entre prise de démolition. ↩︎
  12. L’ancien casino de Boulogne a été détruit le 21 août 1937, reconstruit après la guerre et inauguré le 17 avril 1960. Le film débute le soir du samedi 29 septembre 1962 et s’achève quinze jours plus tard, le dimanche 14 octobre. Le tournage a commencé le 24 octobre 1962 et s’est terminé le 15 janvier 1963. Les accords d’Evian entre le Gouvernement français et le Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie ont été signés le 18 mars 1962. ↩︎
  13. De cette activité de filmer, on pourrait déduire qu’il y a dans le film une certaine dimension autobiographique pour Alain Resnais, mais rien ne le prouve. ↩︎
  14. Ce qui a été filmé suffit, il ne pourra plus rien filmer d’autre. ↩︎
  15. Il avait déjà annoncé son désir de partir vers la Nouvelle-Calédonie – l’une des rares colonies restant à la France après les années 1960. ↩︎
Vues : 1

Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *