Un Poète (Simón Mesa Soto, 2025)

Croire en la possibilité d’une poésie asociale, inconditionnée – c’est un risque, un danger dont les proches doivent se protéger

Le point important à souligner est que Óscar Restrepo1, le poète, est un homme dangereux. Dangereux pour lui-même, pour sa mère, pour sa fille Daniela, pour l’association de poésie qu’il soutient et son principal dirigeant Efrain, pour le lycée où il enseigne (son directeur, ses élèves) et aussi pour la jeune fille qu’il a prise sous protection, Yurlady. Dans son entourage, personne ne semble échapper à cette dangerosité, et pourtant au-delà de ses colères et de ses emportements, l’homme est essentiellement bon, généreux, dévoué. Il n’est violent qu’en paroles, et (ayant abandonné la politique) ne semble s’intéresser qu’à son domaine de prédilection, la poésie. Pour partie, ce décalage est dû à son alcoolisme qui l’a conduit au divorce, à l’arrêt de son activité universitaire, à une situation de dépendance douloureuse apparemment sans issue. Issu d’un milieu plutôt aisé de la bourgeoisie de Medellín (Colombie), il habite chez sa mère et dépend d’elle matériellement. Elle ne se fait aucune illusion sur lui, n’a pas cessé de l’aimer, le prend en pitié tout en tentant autant que possible de limiter ses dépenses et de contrôler ses initiatives parfois intempestives. Óscar souffre de n’être pas reconnu en tant que poète malgré les deux recueils qu’il a publiés pendant sa jeunesse, et surtout du mépris de sa fille Daniela âgée d’une quinzaine d’années, aussi brillante en classe que honteuse d’avoir un père comme lui. Daniela espère être admise dans une université, mais manque d’argent. Elle ne considère pas son père comme une aide, mais comme un poids.

Pour retrouver l’estime de Daniela, Óscar arrête de boire, réussit à se faire embaucher dans un lycée d’un quartier populaire, renoue avec ses anciennes amitiés poétiques et affirme qu’il contribuera au financement des études de sa fille. Par ces décisions, il revient dans la société, se conduit enfin comme un père, un intellectuel, bien que son ancienne épouse et sa sœur n’aient guère confiance en lui. Il accepte enfin de se soumettre aux contraintes familiales et aux règles de la vie en commun tout en continuant à penser que lui, il est un poète, et que s’il peut être utile à la société, c’est dans le champ de la poésie. Apparemment calmé, il s’intéresse aux élèves et se réjouit quand il se rend compte que l’une d’entre eux, Yurlady, âgée d’environ 15 ans comme sa fille, couvre les feuilles de son cahier de dessins jolliment faits, et surtout écrit des textes simples, naturels, expressifs, comme il les aime. Il la prend sous son aile et la présente à ses amis qui l’adoubent immédiatement : une fille du peuple spontanément poète, sans ambition ni influence extérieure, c’est suffisamment rare pour être exploité et présenté aux bailleurs de fonds, représentés dans ce cas particulier par une riche hollandaise sans laquelle l’association ne pourrait pas survivre. Voici donc Óscar qui pousse Yurlady à réciter ses poèmes pour l’association, sans tenir compte des réserves de la jeune fille qui préférerait rester avec ses copines ni demander l’autorisation des parents, qui ont du mal à comprendre pourquoi un professeur s’intéresse à leur fille. La suite est tragique pour le professeur : Yurlady sa saoule le jour de la remise des prix, il la prend sur son dos et la ramène à la maison, tente de s’enfuir paniqué avant de s’excuser auprès des parents. Ceux-ci profitent de la situation pour réclamer de l’argent. Accusé d’abus et soupçonné d’atteintes sexuelles, Óscar perd son emploi, ses amis poètes se désolidarisent. La famille de Yurlady menace de déposer plainte et finalement c’est Daniela, sa fille, qui assène le coup de grâce : elle ne veut plus jamais le revoir. L’asocialité du poète, dont il voulait se débarrasser, lui revient brutalement sur la gueule, c’est peu de le dire. Óscar est dévasté. A-t-il d’autre solution que le suicide ? 

Cette histoire pose une question difficile, probablement insoluble : Qu’est-ce qu’un poète ? Et surtout : Qu’est-ce qu’un poète qui n’écrit pas ? Un poète sans œuvre, un poète qui n’est poète que par sa personne puisqu’il ne produit rien (une situation comparable à celle de Dong-wha dans le film de Hong Sangsoo, Ce que la nature te dit, sorti la même année), et que personne en-dehors de lui ne reconnait comme tel. Óscar répète Je suis un poète comme d’autres répètent Je suis un artiste, et souffre de ne pas pouvoir étayer cette affirmation. Cette identité qui n’en est pas une lui sert de viatique, mais il est doublement méprisé : en tant que poète (s’il en était un), et en tant que poète sans poésie, une contradiction dans les termes, une aporie. Il y a, sur les billets de banque colombiens, deux poètes : Gabriel García Márquez (1927-2014) pour les coupures de 50.000 pesos, et José Asunción Silva (1865-1896) sur les coupures de 5.000 pesos. Ce dernier, suicidé à l’âge de 30 ans, est le héros d’Oscar, qui n’a pas le courage de l’imiter. Le paradoxe du film, c’est que le poète raté devient justement poète à cause de son ratage. Contrairement à ses amis qui profitent de la poésie – par leur position sociale, par leur prestige si ce n’est par l’argent, il n’en tire aucun avantage. Son asocialité, son alcoolisme, ne font que confirmer son véritable statut : une extériorité, une sorte de malédiction liée à sa volonté tenace de ne faire aucun compromis. Avec cette absence de compromis, on touche au cœur du problème. Si ce type est dangereux, ce n’est pas parce qu’il est poète – car il y a toutes sortes de poètes reconnus au cœur de la société, comme José Asunción Silva, héros national, c’est parce qu’il est poète inconditionnellement, sans tenir compte d’aucune des règles imposées par la société. C’est ce qu’il a fait dans sa relation avec Yurlady. L’important pour lui était la poésie comme telle, pas la situation d’une jeune fille pauvre surtout préoccupée par le prochain repas ou la possibilité de payer la manucure pour ses ongles. Du concours de poésie, il attendait l’élévation de Yurlady à un autre statut, et non pas l’obtention d’une subvention supplémentaire de la part des donateurs étrangers. Mais Yurlady n’avait que faire de ce prestige, car elle, elle ne se considérait pas comme poète. En conséquence elle était prête à tous les compromis. Solidaire de sa famille, elle voulait surtout se faire belle, s’amuser et avoir des enfants.

Daniela finira par dire à son père : « tu es un bon poète » – la seule reconnaissance qui lui soit arrivée depuis sa jeunesse. Yurlady finira par prendre contact avec Daniela pour lui expliquer que son professeur ne lui voulait que du bien. Mais cela n’empêchera pas la détresse d’Óscar, définitivement à côté de sa place pour la simple raison qu’il n’a aucune place – non pas en tant que poète (car il y a quand même une place pour la poésie dans la société), mais en tant que personne incapable de toute compromission. Son engagement est incorrigible, inextirpable. Malgré leur faible signification sociale (car personne n’est capable de définir, à coup sûr, un poète ou un artiste), on emploie ces mots-là, poésie ou art, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse de cela avec une personnalité comme celle d’Óscar. Sa posture est souveraine, affirmative. Il trace une ligne dont il ne peut pas s’éloigner – plus proche d’un impératif catégorique, une éthique. Le film invite à un constat : l’exigence éthique ne pacifie pas, elle n’apaise pas; au contraire, elle est risquée, transgressive, dangereuse. Une poésie qui respecterait cette exigence serait incompatible avec le label, quasi officiel, de « poète ».

  1. Interprété par Ubeimar Rios – un homme qui, lui-même, n’appartient pas au monde du cinéma. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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