Œdipe-roi (Pier Paolo Pasolini, 1967)

Œdipe errant, aveugle, dégagé de toute généalogie, détaché de toute communauté, chargé de fautes involontaires, pose la question d’une sainteté à venir

On peut s’interroger. Pourquoi Pasolini a-t-il choisi de réaliser ce film qui reprend pour l’essentiel la tragédie de Sophocle, Œdipe-roi, composée vers 430 avant J-C ? Il a reconnu quelques motivations personnelles, autobiographiques : d’un côté Carlo Alberto, père violent, médiocre et jaloux dont il se serait volontiers débarrassé, d’un autre côté Susanna Colussi, une mère qu’il adorait, avec laquelle il a vécu jusqu’à la fin de ses jours. Ces circonstances permettent de comprendre l’ajout de deux scènes qui encadrent le récit mythologique, mais l’explication est insuffisante. Dans la première scène proche de sa naissance le 5 mars 1922, on le voit bébé, tandis que dans la seconde située dans les années 1930, il prend la figure d’un Œdipe aveugle, d’âge indéterminé, qui déclare qu’il voudrait voir une dernière fois, avant de mourir, « la lumière ». Quelle lumière ? Si ce n’est pas la lumière visible dont l’Œdipe du mythe s’est privé en punition de ses actes (tuer son père, coucher avec sa mère), alors laquelle ? C’est toute la question. Les connaisseurs de la tradition grecque ou les psychanalystes proposent une ou plusieurs interprétations, mais Pasolini a la sienne (ou les siennes), pour laquelle (lesquelles) la tragédie suivante de Sophocle, Œdipe à Colone, à peine mentionnée dans le film, doit être convoquée. Elle décrit l’étrange mort d’Œdipe, qui disparaît d’un coup, sans tombeau ni cadavre, avec le soutien de Thésée, roi fondateur d’Athènes, une cité en laquelle il a plus confiance qu’en Thèbes ou Corinthe d’où il vient. Abandonnant ses fils à une mort certaine, Œdipe ouvre un autre chemin. Par ses écrits, le Pasolini œdipien aurait-il dépassé, débordé le meurtre de père, point de départ de sa vie créative ? Conduit par son ami Angelo, interprété par son amant Ninetto Davoli, aurait-il en vue une nouvelle sorte de lucidité ? Sa posture méta-cinématographique l’aurait-elle conduit vers une autre sorte de vérité ? On ne se crève pas les yeux pour mieux voir, mais pour voir autrement. Pasolini envisage la possibilité d’un pas au-delà de l’Œdipe qui ne serait ni la loi, ni la sublimation, ni la transcendance, mais une aventure qui se situe du côté de la sainteté. « Ô lumière que je ne peux plus voir, qui fut mienne un jour, illumine-moi une dernière fois. Je suis arrivé. La vie s’achève toujours par où elle a commencé » dit le personnage des années 1930 avant de mourir à Bologne. Que dire d’une lumière plus lumineuse encore que la lumière invisible ?

En 1964, dans L’Evangile selon Saint Mathieu, Pasolini avait mis en scène un Jésus autoritaire, combatif, pris dans des enjeux de pouvoir. En 1966, dans Uccellacci e uccellini, il avait pris ses distances avec l’héroïsme des combats politiques en privilégiant la vie courante des gens du commun. Le voici aux prises avec sa généalogie, avant qu’une œuvre de déconstruction bien plus radicale, Teorema (1968), ne mette à bas le principe même de la famille. À la fin de la tragédie œdipienne, l’ex-roi de Thèbes se détache définitivement de la malédiction labdacide. Contrairement à ce qu’exigera plus tard Antigone pour son frère Polynice, il refuse de mêler ses restes à ceux de ses ascendants et descendants. Nul n’ira cracher ou pleurer sur sa tombe, car dans le bois sacré, elle n’aura ni nom, ni lieu, ni signification. 

– OEDIPE : As-tu jamais pensé que les dieux s’inquiéteraient de moi et songeraient à me sauver ? – ISMÈNE : Certes, père, d’après les derniers oracles rendus. – OEDIPE : Quels sont-ils ? Que révèlent-ils, enfant ? – ISMÈNE : Qu’un jour, pour leur propre salut, ces hommes te rechercheront, vivant ou mort. – OEDIPE : Que peut-on espérer de l’homme que je suis ? – ISMÈNE : Ils disent que leur force est en toi seul. – OEDIPE : Ne serais-je un homme que quand je ne suis plus rien ? – ISMÈNE : Maintenant les dieux te relèvent, de même qu’ils t’avaient perdu autrefois.1

Pour, enfin, n’être plus rien, Œdipe doit accomplir un travail préalable : se dégager de toute filiation, de toute généalogie. En abandonnant son père et sa mère adoptifs, en éliminant son père et sa mère biologiques, en rompant avec ses fils qui sont aussi ses frères, il se dissocie de la malédiction de sa lignée. Il paie le prix fort pour s’en extraire complètement, absolument. Que les aïeux thébains Cadmos, Labdacos et Laïos soient devenus pour lui des étrangers implique la plus complète des séparations. Sacré (sacer) et saint (sanctus) proviennent de la même racine indo-européenne sak- qui renvoie à une séparation rituelle (à ne pas confondre avec sek-, coupure, à l’origine de section, sécession ou sexe – mais parfois les étymologies populaires ont aussi leur valeur). On peut raconter la vie d’Œdipe comme une suite tragique de séparations : le bébé séparé de ses parents Laïos et Jocaste, le jeune homme séparé de ses parents adoptifs Polype et Métope puis chassé par l’oracle de Delphes, l’homme qui dissocie la ville de Thèbes de la Sphinx, le roi révolté contre son beau-frère Créon et contre le grand prêtre, l’époux séparé de Jocaste, le roi expulsé de la ville où il est né, parti en exil, offensé par ses fils et mort à Colone – séparé de son corps, de son cadavre. Ces dissociations successives produisent un effet imprévu : transformer le criminel en saint.

– ANTIGONE : Il est mort sur la terre étrangère, ce qu’il désirait. Il a sous la terre un lit couvert d’une ombre éternelle, et il n’est point mort non pleuré, car mes yeux, ô père, ne cesseront jamais de verser des larmes, et jamais ton regret amer ne me quittera, car tu es mort abandonné de moi !

– THÉSÉE : Ô enfants, il m’a défendu de permettre à aucun mortel d’approcher de ce lieu sacré où il est, ni d’y invoquer les ombres. Il m’a dit que si je me conformais à ces ordres, je garderais toujours cette terre heureuse et tranquille. Notre démon sait cela, et le serment de Zeus aussi, lui qui entend tout2.

Reprenant un concept latin, Giorgio Agamben nomme Homo Sacer l’homme qui, banni de la société à cause de ses crimes, peut être librement tué mais pas sacrifié dans le cadre d’un rituel3. Il est, comme Œdipe, dissocié de la loi, qu’elle soit humaine ou religieuse. Exclu de la communauté, réduit à son corps biologique, il ne peut pas participer à la vie politique. C’est ce qui arrive aujourd’hui, en pratique, à ceux qui n’accèdent pas à la citoyenneté, qu’ils soient migrants, SDF ou apatrides. Au moment où il s’éloigne du marxisme, Pasolini s’identifie à ces personnages. Exceptionnel comme eux, étranger à toute organisation humaine, Œdipe peut se présenter comme quasi mort, une mort qui n’a pas de nom, pas d’incarnation. Elle est sainte par son désintéressement, sa pureté. Elle ouvre à un questionnement, un programme : celui d’un détachement absolu, inconditionnel, à l’égard des cycles de vie, des fonctions, des lois et des commandements, tous les commandements y compris l’interdit de l’inceste. Œdipe ne nie pas son héritage, il ne se prétend ni pur ni innocent, il assume les fautes que son destin l’a conduit à commettre mais, au-delà des oracles, il lui reste à prendre une décision : disparaître, s’effacer du monde, faire en sorte qu’il ne reste rien de lui, pas même une tombe. Il faut un retrait absolu, radical, pour rendre inopérantes les Euménides car là où il se rend, leurs lois sont oubliées, leurs châtiments sont dépourvus de sens. La légende d’Œdipe, les commentaires, les analyses, les mythes et les adaptations théâtrales, le film de Pier Paolo Pasolini, nous invitent à notre tour au bord de ce lieu. 

  1. Citation de la tragédie de Sophocle, Œdipe à Colonne↩︎
  2. Ibid. ↩︎
  3. Homo Sacer I : Le pouvoir souverain et la vie nue (Ed du Seuil, 1995). ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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