I wish I Knew, histoires de Shanghaï (Jia Zhang-Ke, 2010)

Une ville comme Shanghaï n’a pas une histoire, mais des histoires divergentes dont aucune ne conduit au présent d’aujourd’hui

Le film est une commande officielle liée à l’Exposition universelle de Shanghaï de 2010. Par une succession d’interviews menées « au présent, aujourd’hui », il met en scène les changements drastiques, souvent violents, qui ont transformé la vie des personnes interrogées, parfois à plusieurs reprises. « Présent d’aujourd’hui » est un pléonasme. Après tout, un redoublement n’est pas de trop pour distinguer le (ou les) présent(s) du film de Jia Zhang-Ke et le présent actuel, celui qui ne cesse de se déplacer et de se transformer avec nous je parle de vous et de moi, de ceux qui lisent cette chronique ou qui ont vu le film ou qui le verront plus tard. Ces multiples présents ne sont pas de trop pour recoudre les temporalités de chacun des interviewés, de chacune des personnes qui raconte son histoire à lui et aussi, la plupart du temps, celle de son papa ou de sa maman. Seul le dernier interviewé, né en 1982, ne s’inscrit que dans un présent pur, sans évoquer une seule fois la lignée dont il est issu. A quoi bon raconter une histoire de parents probablement banale ? Alors que, en principe, le film porte sur l’histoire de la ville de Shanghaï, il n’en est pas question. Il n’est question que du drame vécu par ces gens, qui n’est pas sans évoquer des drames équivalents vécus en Europe dans le même 20ème siècle. La jolie actrice habillée de blanc qui parcourt assez ridiculement la ville fait moins écho à ces histoires que les quelques ruines qui restent encore, entre les tours et les rocades d’autoroute, et qui bientôt en même temps probablement que ces personnes âgées auront complètement disparu, comme ces lucioles dont parle Georges Didi-Huberman1.

Quand on se sera habitué à la ville nouvelle, c’est à partir de ces traces-là que l’avenir de la ville se construira – mais pour l’instant, il semble que ce soit une ville sans avenir.

On peut parler de fragmentation de l’histoire si l’on considère les choses horizontalement. Mais ce serait une fiction car la ville de Shanghaï, à un instant donné (isolé de son passé et de son futur) n’existe jamais comme totalité. Si l’on considère les choses verticalement, on parlera de rupture dans les lignées : le père ou le grand-père exilé ou disparu, les tentatives de refaire sa vie ici ou là (entre Shanghaï, Hong-Kong, Taïwan, Pékin ou Canton). Les descendants que nous voyons et entendons nous apparaissent comme des survivants. Ils n’ont pas de lien véritable avec cette ville. Ils sont en rapport avec une histoire qu’ils tiennent à bout de bras, comme un rêve à demi oublié dont on tente de conserver le dépouilles au moment du réveil.

  1. Survivance des lucioles (Georges Didi-Huberman, 2009, Ed Minuit). ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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