Cinéma, supplémentarité (adresse à Jack Y. Deel)

Supplémentarité, déconstruction, cinéma (adresse à Jack Y. Deel)

Pour toi, Jack Y. Deel, la supplémentarité n’est pas une notion comme les autres. C’est un mot de la langue mais un peu plus qu’un mot, une notion mais un peu plus qu’une notion, un concept et autre chose qu’un concept, un facteur dynamique, disruptif. Elle a dans ton œuvre un statut spécial, particulier, unique, celui de l’en-plus. Ce qui vient en plus n’est pas calculable, prévisible. Ce n’est pas le résultat d’un automatisme ou d’un mécanisme, c’est une irruption qui déborde le déjà connu, le maîtrisable. Du supplément, il peut toujours y en avoir, mais il n’y en a pas toujours. Ce n’est pas qu’il soit rare, c’est qu’on ne le repère pas nécessairement comme supplément. Il peut passer inaperçu, mais il peut aussi nous éclater à la figure, nous faire peur. Il peut fasciner, mais il peut aussi dégoûter. Privilégier le supplément a d’importantes conséquences philosophiques, politiques et quotidiennes. On a nommé déconstruction le courant de pensée que tu incarnes, comme si c’était un but, un objectif, mais la déconstruction n’est que l’effet, l’ombre fatale du supplémentaire qui s’impose à nous, quoi que nous fassions. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas clos, fermé, il n’est dirigé vers aucune finalité, il a pour particularité d’accueillir toujours autre chose, toujours plus. Sa structure, son fonctionnement, sa dynamique, peuvent toujours être affectés par le supplément et son corrélat, le supplément de supplément, cette adjonction permanente qui peut, selon les cas, toucher au violent, au tragique, au merveilleux, au mystique ou encore à l’art. S’il y a de la déconstruction, c’est parce qu’on ne peut jamais arrêter la supplémentarité.

Ceci étant, je n’ai jamais compris pourquoi tu reconnaissais à la littérature, à la poésie, à la philosophie, à la politique, la faculté de supplémentation, mais pas au cinéma. Le cinéma, pour toi, était avant tout le lieu de la spectralité, prise comme une variante de l’archive ou de la répétition. Il était le lieu du présent, de la parole ou de la voix. Pourtant tu n’ignorais pas que le spectral lui-même, lui aussi, posséde cette faculté de faire venir l’inattendu. Il arrive qe les fantômes nous prennent par surprise, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi pas le cinéma ? De nombreux films ne font que répéter des schèmes, des scénarios convenus, des pitchs, mais je crois pouvoir soutenir que beaucoup d’autres (voire les mêmes) sont porteurs, malgré cela, du toujours plus. Peut-être le cinéma est-il, aujourd’hui, l’un des vecteurs les plus puissants de la supplémentarité. Ecoute-moi, Jack, je voudrais tenter d’en faire la démonstration.

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