Souveraineté, autodestruction

Plus la souveraineté est pure, inconditionnellement pure, plus elle mène à l’autodestruction

Pour incarner la souveraineté dans un film, il aura fallu un metteur en scène exemplaire, absolument souverain. C’est le cas de Werner Herzog, qui a eu le courage de choisir comme acteur principal, cinq fois, Klaus Kinski. Ce choix témoigne d’une audace exceptionnelle, il faut bien le reconnaître, audace qu’on retrouve dans le contenu même des films et aussi dans les conditions de leur fabrication, de leur tournage. Souveraineté contre souveraineté, pour produire le plus délirant des souverains mais aussi le plus pur, Don Lope de Aguirre (1511/18-1561), il fallait s’engager dans ce combat en miroir. Les historiens connaissaient la cruauté du personnage, mais sans doute n’étaient pas encore allés au bout de sa dimension symbolique, allégorique. Le film Aguirre, la colère de Dieu(1972) a dû les éclairer sur ce point. Aguirre se considérant comme absolument souverain sur les terres qu’il ne foulait même pas, puisqu’il restait sur le fleuve, est allé jusqu’au bout de l’ultra-souveraineté : se détruire soi-même au nom d’une puissance infinie, d’un pouvoir absolu. Puisque je peux tuer les autres, y compris ma propre fille d’un coup de poignard, je peux choisir mon propre effacement plutôt que l’abandon de mes ambitions. Je protège ainsi l’impossible, auquel je suis lié. Le cas de Fitzcallardo (Werner Herzog, 1982) est différent. On parle à juste titre de film fou, mais le personnage, à sa manière, est très rationnel. Bien que, socialement, il ait tendance à toujours échouer, il n’est pas un loser. La dernière scène le montre exhibant sa joie et sa fierté : il voulait faire jouer un opéra dans sa ville d’Iquito, et il a réussi. Sa souveraineté n’est pas pure comme celle d’Aguirre, elle est limitée par les moyens qu’il doit mettre en œuvre pour atteindre son objectif. Il perd tout l’argent qu’il avait mis pour gagner son pari, mais il ne s’autodétruit pas. C’est la marque d’une souveraineté limitée, relative.

On peut citer un autre cas d’autodestruction souveraine : le Julien de La chambre verte (François Truffaut, 1978). Il prétend accompagner ses amis dans la mort, mais ce n’est pas d’eux qu’il est en deuil, c’est de lui-même, par anticipation. A partir du moment où il s’engage dans la nécrophilie, il est déjà mort. Sa souveraineté se résout en un fantasme de maîtrise totale non seulement de sa propre fin, mais aussi de celle des autres. Il s’approprie ses morts, les déleste de toute autonomie, mais quand l’un d’entre eux fait irruption comme un spectre insaisissable, capable d’occuper l’esprit d’autres personnes que lui, il craque. Echouant à rabattre les morts sur l’infinité de son propre deuil, il n’a plus aucune raison de vivre, et ses morts sont emportés avec lui. Dans le film de Robert Eggers, the Lighthouse (2019), les deux personnages oublient toute extériorité, tout lien social. Ils forment à eux deux un tout conflictuel, souverain. N’ayant plus d’autre vis-à-vis que leur autre spéculaire et menaçant, ils perdent tout rapport au discours, toute lucidité de la distinction. Ce double holisme forme une totalité trop souveraine pour continuer à vivre. Celui qui se suffit à lui-même perd la faculté de puiser à l’extérieur les ressources dont il a besoin. Les entamant toujours plus à l’intérieur, il s’autoconsomme et finit par s’anéantir.

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