Oeuvre inconditionnelle

En affirmant l’œuvre inconditionnellement, en-dehors de tout calcul, de toute finalité et de toute transaction

Un film n’est pas un objet, c’est une expérience. Je le vois à une certaine date, dans certaines circonstances que je peux maîtriser, ou pas. Mon opinion sur le film, mon appréciation diffèrent en fonction de mon état mental, de mes projets, de mes soucis, de mes interlocuteurs à ce moment-là. Un contexte s’est établi autour de moi, malgré moi, qui délimite un positionnement, des conditions dans lesquelles j’ai pu voir ce film. Il n’est pas le seul. Un autre contexte (ou plusieurs) aussi peu maîtrisable s’est établi pour la conception, le tournage, la distribution, les critiques et commentaires qui l’ont accompagné. Tout cela forme un environnement, un ensemble de contraintes qui conditionnent son contenu, sa forme, et aussi sa réception. L’événement étrange, pour ne pas dire le mystère qui arrive parfois, c’est que certaines œuvres, dans certaines situations, échappent à cet ensemble de déterminations. Contrairement à tout ce à quoi on pourrait s’attendre, elles s’affirment inconditionnellement. Ce que j’entends par là ne peut pas être strictement défini. Il s’agit d’un événement, d’un acte de langage, d’audition et de vision (un performatif) qui s’écarte des intentions des participants. Quels que soient leurs raisonnements, leurs espoirs, leurs attentes, le résultat est différent. Que s’est-il passé? On peut parfois l’analyser a posteriori, mais on ne peut pas le prévoir. L’inconditionnel, quand il arrive, arrive soudainement, sans qu’on puisse en tirer aucune généralité. Pour le décrire, il faut passer par des cas particuliers, des singularités. Exemples : le film Bushman, de David Schickele, n’est sorti que dans quelques festivals en 1971, dans l’indifférence voire l’hostilité des distributeurs qui ne l’ont pas acheté. Il a été restauré puis distribué en 2024, avec un grand succès critique. Or voici : le même film qui démontre l’impossibilité de l’hospitalité dans les conditions américaine qui prévalaient à l’époque, à San Francisco, porte en lui une hospitalité radicale, illimitée, à l’égard du personnage (Gabriel) et surtout de son interprète Paul Eyam Nzie Okpokam, accusé par la police et condamné à tort par la justice1. Le rejet de l’étranger lors du tournage en 1968 conduit à une œuvre où c’est l’étranger qui fait la loi, au-delà des conditions du moment et des limites imposées à l’accueil. Autre cas : Wanda, le film de Barbara Loden sorti à peu près à la même époque (1970). Cette femme qui semble détachée de tous les critères moraux, sociaux, auxquels elle devrait souscrire dans la vie quotidienne, part avec un inconnu. Sans rien prévoir, sans rien envisager pour l’avenir, sans rien rechercher, sans faire aucun compromis autre que celui de son voyage, elle va de l’avant. Cette posture irresponsable, irrationnelle, est la seule réponse qu’elle puisse apporter à un monde qui la voue à l’économie, au mépris de soi-même, qui l’enferme dans une position d’épouse, dans des tâches familiales répétitives et dépourvues de sens. Refusant tout calcul qui prolongerait son ancienne aliénation, elle donne lieu à une œuvre ouverte, détachée des conditions de départ. A la fin, on ignore ce que Wanda deviendra, mais on expérimente un film qui nous transporte au-delà de toute conditionnalité.

  1. Il est significatif que nul ne sache, à ma connaissance, ce qu’il est devenu à son retour au Nigéria. ↩︎
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