Bagdad Café (Percy Adlon, 1987)

L’économie du salut, par l’initiative, la compétence et le savoir, venus de l’étranger

Elle s’appelle Jasmine Münchgstettner1, elle est allemande2 et elle débarque dans un hôtel minable au bord de la Route 66, après avoir abandonné un mari typiquement bavarois qui ne lui a laissé, à part ses vêtements (masculins), qu’un jeu de magie. La gestionnaire du motel est noire, elle s’appelle Brenda, elle aussi a été abandonnée par son mari tout en gardant à charge deux enfants et un petit-fils. Tous sont caricaturaux à souhait, Salomo le fils autodidacte au piano, Phyllis la fille plus intéressée par les garçons que par l’école, Cahuenga le serveur amérindien, Rudi Cox l’ancien peintre décorateur d’Hollywood3installé dans sa roulotte, Debby la jolie tatoueuse solitaire4, Eric le beau campeur lanceur de boomerang, et bien sûr le bébé, ce petit-fils dont personne ne veut vraiment s’occuper – sauf Jasmine bien entendu, dès qu’elle arrive. Le réalisateur ne lésine pas sur les clichés : aucun de ces personnages n’a de personnalité propre en-dehors du stéréotype qu’il incarne. Jasmine, par conséquent, fait le ménage dans sa chambre, puis dans le bureau, puis dans la salle du café, puis dans le café lui-même. Elle se sert du seul objet utile légué par son mari, le jeu de magie5, pour divertir la clientèle. Elle améliore le service, fait venir les routiers et les voisins6. On ne se demandera pas pourquoi le mari bavarois se promenait avec un jeu de magie. Sans doute était-ce nécessaire au scénario. On ne se demandera pas non plus pourquoi le jeune pianiste jouait du Bach, ni où il avait trouvé les partitions. L’important, c’est qu’il se soit mis au jazz au bon moment – stéréotype pour stéréotype, on n’est plus à ça près, et on ne présente pas des tours de prestidigitation avec des cantates ou des sonates. On ne se demandera pas non plus comment Jasmine, déjà mariée, aurait pu épouser Rudi, même sur la route de Las Vegas. Mais après tout là n’est pas le sujet, le sujet, c’est l’étranger. 

Jasmine est étrangère, c’est entendu, et elle finit par être acceptée, c’est entendu. Et pourtant, on peut se demander s’il s’agit d’hospitalité, ou de quel genre d’hospitalité il s’agit, car d’un bout à l’autre du film, il y a des contreparties. Jasmine comprend tout de suite la logique de la situation. Si elle veut que sa chambre soit propre, elle doit la nettoyer elle-même, et si elle veut s’installer ici pour longtemps, il faut que ce soit bien organisé et rentable. Il faut qu’elle rende service, et pas n’importe quel service : l’ordre allemand pour corriger l’indolence indigène, la musique germanique pour initier le fils, la propreté européenne pour attirer la clientèle, et l’exotisme charnel de l’épouse émancipée7 pour distraire ces braves gens. Bagdad Café est un film transactionnel : il n’y a pas de gratuité. La magie, c’est la magie du savoir allemand sorti de sa boîte, la gaité, c’est la gaité venue d’ailleurs, et les costumes de la revue musicale sont tous joliment découpés à la manière des cabarets berlinois8. Une sorte d’inversion s’opère : Brenda n’est plus tout à fait chez elle, elle habite désormais chez Jasmine, même si c’est sa caisse enregistreuse à elle qui se remplit.

Pour réussir, un feelgood movie doit conforter les conventions reconnues par le plus grand nombre et se conclure par une scène de réconciliation qui ne laisse personne au bord de la route. Bagdad Café commence par la dispute d’un couple de touristes en voyage d’agrément vers Las Vegas, se poursuit par l’effacement d’un imbécile de mari, se prolonge avec l’amour d’une femme pour les enfants, triomphe par la réussite économique et sociale, et se termine par une proposition de mariage. À la méfiance à l’égard de l’étrangère succède la familiarité, à l’étrangeté des lieux succèdent les postures de la comédie musicale. Tout est fait pour réduire l’étrangeté, la rabattre sur des marques de plaisir, de satisfaction, qui ne peuvent être que partagées par le public – celui qui joue dans le film et aussi celui qui regarde le film sur l’écran.

Tout cela est bel et beau, mais il y a aussi une certaine gêne, un trouble encore plus sensible une quarantaine d’années plus tard. L’accueil fait à l’étrangère aura été causé, provoqué par ses actions. Elle sera devenue l’enseignante, la civilisatrice, voire la colonisatrice. Accueillir l’étranger qui vous apporte plus qu’une expérience, des connaissances nouvelles, vous enrichit, cela relève autant du commerce que de l’hospitalité. Jasmine ne valait peut-être pas grand-chose au départ, alors elle s’est vendue pour pas cher, mais elle rapporte beaucoup. On ne lui ouvre pas les portes par pure gratuité, mais dans l’espoir d’une récompense. Alors qu’auparavant le Bagdad Café était éloigné de tout espoir de profit, alors que chacun rendait service à l’autre sans perspective d’aucune rétribution, on est entré avec Jasmine dans un autre monde – celui de Las Vegas, du gain sonnant et trébuchant, de l’appel à des visiteurs qu’on peut toujours compter, évaluer. La tatoueuse, étrangère à la bonne organisation du monde où tout finit par revenir à son point de départ – comme un boomerang, aura préféré s’en aller.

  1. Interpétée par Marianne Sägebrecht. ↩︎
  2. Native de Rosenheim, 50 km au sud de Munich. ↩︎
  3. Interprété par Jack Palance. ↩︎
  4. Qui passe ses journées à montrer ses jambes et à ses regarder dans le miroir. ↩︎
  5. Il y a un autre objet utile, le thermos de café, symbole de Rosenheim. ↩︎
  6. Aucun n’habite, bien sûr, à proximité immédiate : il faut qu’ils viennent en voiture.  ↩︎
  7. Je passe sur le volume de la poitrine, qui est lui aussi typiquement allemand. ↩︎
  8. À tout hasard, on peut aussi citer les sociétés de production allemandes qui ont produit le film : Project Filmproduktion im Filmverlag der Autoren, Pelemele Film, Hessischer Rundfunk et Bayerischer Rundfunk. Le mari de Jasmine n’aurait pas été dépaysé. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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