Perfect Days (Wim Wenders, 2023)

Dans le plus banal des cycles de vie, peut surgir du nouveau

Hirayama1, homme mûr d’une cinquantaine d’années2, travaille à l’entretien des toilettes publiques de la ville de Tokyo3. Il semble que toutes ses journées se ressemblent : se lever, ranger son futon, se raser, couper les poils de sa moustache, arroser ses bonsaïs, prendre au distributeur voisin sa canette de café chaud, monter dans son camion, écouter ses K7 audio (Lou Reed, dont la chanson Perfect Days donne son titre a film, Sleepy City des Rolling Stones, puis Feeling Good, de Nina Simone, qui le clôt), nettoyer consciencieusement les WC, manger son sandwich sur un banc (toujours le même), prendre quelques photos d’arbres (toujours sous le même angle4) avec son vieil appareil argentique, rentrer chez lui, monter sur son vélo, pédaler de Shibuya aux bains publics, faire ses courses, dîner (toujours les mêmes plats dans les mêmes restaurants), puis lire un livre qu’il achète dans une petite librairie (toujours la même). L’homme semble ne jamais se lasser, il suffit de quelques petites variantes dans sa journée apparemment routinière pour déclencher un sourire ou une moue malicieuse. N’échangeant que rarement quelques mots avec ses interlocuteurs, il se désintéresse de la vie sociale, de l’actualité, et jouit tranquillement de sa solitude.

Dans cette vie faussement monotone5, les événements les plus banals peuvent faire événement (ou pas) : les plaintes puis la démission de son seul subordonné, l’irruption de la petite amie dudit subordonné qui lui emprunte une cassette du Redondo Beach, de Patti Smith, la lui rend et lui offre un baiser (sur la joue), une chanson entonnée par la patronne d’un des restaurants qu’il fréquente, une conversation avec l’ancien mari de la dame, atteint d’un cancer incurable, la fugue de sa nièce Niko qui cherche refuge chez lui, puis la venue de sa sœur qui vient chercher la jeune fille avec sa grosse berline et son chauffeur (il la serre chaleureusement dans ses bras), ces événements ajoutent à sa vie quotidienne juste ce qu’il faut de sel. On comprend que l’homme ne vit pas de cette manière par nécessité mais par choix : la musique, la littérature, la poésie, les parcs publics, plutôt que la famille, la réussite, la consommation et l’argent. Quand sa sœur l’invite à rendre visite à son père mourant, il refuse.

Deux modalités du cycle de vie s’opposent : un cycle quotidien où chaque sensation, chaque rencontre, chaque expérience, peut se transformer en micro-événement qui suffit pour changer la vie, ajouter une perception imprévue, apporter un touche supplémentaire à un rythme qui semble immuable; un autre cycle, familial et généalogique, qui passe par la maternité, la paternité, le succès social et économique. Le film montre que si du nouveau survient, c’est dans le premier cycle, pas le second. L’émergence peut sembler minuscule, infinitésimale, mais elle existe, tandis que dans le grand cycle du fonctionnement social, il n’y a jamais rien de nouveau. Hirayama n’est pas comme tout le monde, il est bizarre, mais il est aussi fascinant, rassurant. Sur le point de mourir, le mari de la patronne de restaurant s’en est rendu compte, il avait l’intuition que lui seul possédait la faculté d’inscrire la rupture la plus effrayante, la mort, dans le quotidien. La vie de Hirayama, apparemment répétitive, brise une autre répétition bien plus pesante : celle du lien social avec ses obligations, ses devoirs et ses commandements. Par sa façon de vivre dans le monde le plus courant, il témoigne d’une extériorité, d’une rupture moins spectaculaire mais plus profonde que celles des rebelles, des voyous, des délinquants ou des amuseurs publics.

  1. Ce nom est celui du héros d’un film d’Ozu, Le goût du saké↩︎
  2. Interprété par Kojî Yakusho, qui a obtenu pour ce film de prix d’interprétation à Cannes. ↩︎
  3. L’idée du film est venue à Wim Wenders quand il a été appelé par la ville de Tokyo pour réaliser des documentaires sur les nouvelles toilettes publiques, pensées par de très grands architectes japonais. ↩︎
  4. Allusion au « komorebi », le jeu de lumière dans les arbres qui avait inspiré les peintres impressionnistes. ↩︎
  5. Le film a été réalisé en seize jours. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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