L’été dernier (Catherine Breillat, 2023)

L’amour (quasi-)incestueux est le seul qui, au coeur du continent noir, soit vraiment digne de ce nom

Dire que l’amour incestueux est le seul qui soit digne de ce nom est une sorte de provocation, car bien sûr le véritable inceste (mère/fils ou père/fille) est inacceptable, interdit. Il ne s’agit pas de le légitimer. Dans le film, il s’agit d’un quasi-inceste, un semblant d’inceste qui ressemble plus à une sorte de jeu, un défi mutuel entre un beau-fils (Théo, 17 ans1, poursuivi par la justice pour avoir agressé un professeur) et une belle-mère (Anne2, avocate spécialisée dans la protection de l’enfance), un acte transgressif entre deux personnes sans lien biologique entre elles mais pas sans affinités. C’est un faux inceste, suffisamment scandaleux pour qu’il mérite un vrai mensonge et suffisamment incestueux pour qu’il décuple l’excitation des partenaires. Il savent tous deux qu’une telle expérience ne peut pas s’arrêter, il faut aller jusqu’au bout. Avec l’agrément supplémentaire du mensonge, il faut en maximiser la jouissance3. Dans la dernière scène d’amour, ultime atteinte à l’univers bourgeois dont, grâce à Pierre (le mari et le père), les deux amants font partie, il faut porter la transgression à l’incandescence4

Ce film est le remake du film danois Dronning, un titre qui signifie La Reine,traduit dans la version anglaise par Queen of Hearts. Tandis que, dans la version originale réalisée par May El-Toukhy (une réalisatrice femme) en 2019, le film se termine en tragédie avec la mort du jeune Gustav parti seul dans la forêt après son expulsion de la maison familiale, dans le film réalisé par Catherine Breillat, le film se termine par une transaction, une ruse d’avocat qui permet à l’affaire de rester circonscrite. Dans la version française, Anne et Théo finissent complices dans une dernière scène de sexe, tandis qu’au Danemark la « reine » Anne s’effondre, mise en accusation par le spectre de Gustav. Dans le premier cas, le mari légitime couche quand même avec sa femme, tandis que dans le second, le mari, pas tout à fait dupe, réduit sa femme au silence. Le film français se termine par un écran noir qui ouvre toutes les possibilités, tandis que le film danois se clôt sur des personnages habillés en noir se rendant à un enterrement. En France, le quasi-inceste se rapproche d’un vaudeville, tandis qu’au Danemark, il a les mêmes conséquences qu’un véritable inceste. Comment un tel écart est-il possible ?

La thèse du film, ce serait que l’amour incestueux prévaut sur tous les autres types de relations amoureuses5 – et même sur tous les autres types de plaisir. Pour démontrer cela, il faut que les personnages soient stéréotypés et généralement malheureux en amour. La soeur d’Anne, séparée de son mari, ne sait pas quoi faire de son temps. Théo est un ado plus caricatural que caricatural, et bien entendu Pierre et Anne ont une belle Mercedes dans leur maison bourgeoise. Dans cette vacuité, seule la sexualité peut présenter un certain intérêt. On n’est pas loin de la thèse freudienne : si le désir incestueux est le premier des désirs, s’il est le plus désirable et le plus fortement interdit, alors il faut que tous les autres désirs en soient marqués. Il faudrait, pour l’interdire, un père ou un représentant de l’autorité paternelle (la loi). Le père du film n’est pas vraiment du côté de la loi, il cherche à contourner le fisc et à développer ses affaires. On peut se demander s’il est vraiment dupe des mensonges de sa femme, ou s’il fait semblant. Le fils le provoque, l’agresse, sans avoir peur de lui. Paradoxalement, du côté de la loi dans toute sa vigueur, on ne trouve qu’Anne, la femme du père. Spécialisée dans les affaires de viol et d’abus sur mineurs, elle exerce la profession d’avocat, de gardien de la loi. Théo n’est pas amoureux de sa mère, absente du film, il jouit de posséder la femme de son père et va jusqu’à le lui dire en face. Le père est désemparé, il ne sait pas contre qui tourner sa colère. Anne est la seule représentante de la loi dans la famille, et c’est elle qui la transgresse le plus. Non seulement elle couche avec le beau-fils, mais elle ment effrontément au mari. Non seulement elle trahit le fils, mais peu après l’avoir trahi, elle jouit encore plus franchement avec lui, jusqu’à l’extase6. Spécialisée dans les abus, elle ne peut plus se retenir d’abuser7. Tout se passe comme si, dans le film français contrairement au film danois, la loi n’avait pas de prise sur elle. Elle est véritablement la Reine, la souveraine, la maîtresse du désir.

Dans les deux films, Anne insiste auprès de ses clientes victimes de viol pour qu’elles disent la vérité. Il n’y a, dit-elle, pas de honte à faire l’amour. C’est toujours permis, à condition qu’il y ait consentement. Étant donné que le beau-fils et elle-même sont tous deux consentants, la relation est légitime. Puisqu’elle préfère Théo à son mari et que Théo la préfère, elle, aux petites amies de son âge, tout va bien. Que Théo soit majeur ou mineur n’a, dans son esprit, aucune importance. Puisqu’elle a droit à une aventure sexuelle, elle peut choisir son partenaire. C’est une façon de marquer sa révolte contre le vieillissement, sa certitude d’être toujours vivante. Pourquoi se soumettrait-elle à la loi, puisqu’au fond, elle est la loi ?. La détresse de son mari et les pleurs de Théo ne changent rien à sa détermination. En révélant l’aventure à son père, Théo a brisé leur accord; puisqu’il a fait preuve de cruauté, elle a le droit d’en faire autant (Oeil pour oeil, dent pour dent). Puisqu’il a pris le risque de briser sa famille, elle a tous les droits pour la restaurer8. Puisqu’elle a contribué à déclencher la fuite en avant, elle a le droit de l’arrêter. On peut être à la fois sincère et cynique.

On parle parfois du continent noir du désir féminin, une façon de dire qu’il est étranger aux règles, aux lois. Le film se termine dans le noir, au coeur de ce continent, sans la moindre intention d’en sortir. Ignorant la répression oedipienne qui continue à structurer le film danois, il défend un amour dont on ne peut rien dire, qu’on ne devrait même pas voir, et qui doit se terminer dans l’obscurité. 

  1. Interprété par Samuel Kircher, fils cadet des comédiens Irène Jacob et Jérôme Kircher, qui a passé le casting en même temps que les épreuves du bac. ↩︎
  2. Interprétée par Léa Drucker. ↩︎
  3. Anne découvre que sa frigidité peut être dépassée, ou plutôt que jouissance et frigidité peuvent coexister. ↩︎
  4. Ce qui viendrait confirmer la thèse derridienne selon laquelle l’inceste, « point de non-remplacement dans le système des significations » est comparable à la différance, ce lieu insubstituable où toute différence est produite. Bien qu’elle n’ait pas de consistance ni de réalité empirique, bien qu’elle ne soit pas un objet, la différance est à l’origine des langues. Il en va de même pour l’inceste, qui définit l’interdit et se déploie dans tout désir, toute relation sexuelle. ↩︎
  5. On devine qu’Anne a subi dans son enfance un viol ou un inceste. Après en avoir fait sa spécialité professionnelle, elle tend à le répéter ou l’inverser. ↩︎
  6. Pour cette scène, Catherine Breillat a utilisé le tableau du Caravane Marie-Madeleine en extase(1606). Il fallait donner au film un contenu mystique, au-delà du sexuel. Il est logique que, dans la mise en scène, l’accent ne soit pas mis sur la chair, mais sur le visage. ↩︎
  7. Il faut qu’elle soit fidèle aux abus de la réalisatrice, aussi bien dans ses films (de 36 Fillette(1988) à Abus de faiblesse (2013)) que dans sa vie. ↩︎
  8. C’est elle qui, pendant la scène d’extase, tient, dans sa main, les clés de l’alliance. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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