R.M.N. (Cristian Mungiu, 2022)

Accueillir l’étranger, c’est ce qui peut déclencher la haine la plus insensée, le rejet le plus délirant

Le film s’organise autour d’un personnage assez falot nommé Matthias, employé dans un abattoir en Allemagne, qui revient au pays quelques jours avant Noël, sur un coup de tête1, parce qu’on l’a traité de gitan paresseux2. Il est vrai qu’il pourrait avoir un look de gitan, bien qu’il soit Roumain, un Roumain mâtiné d’Allemand si l’on en croit le surnom de son père, Papa Otto. En tout cas ce village de Transylvanie3 est, comme on dit, multiethnique : on y parle trois langues (roumain, hongrois, allemand), sans compter l’anglais, assez répandu, et le français – un peu moins. Matthias parle roumain et allemand, sa femme ne parle que roumain, mais son ancienne maîtresse Csilla est « ethniquement » hongroise, une langue qu’elle utilise couramment mais que Matthias ne connaît pas4. Ce patchwork linguistique pourrait faire croire à une certaine habitude de vivre ensemble, une tolérance à l’étranger, mais il n’en est rien. Ces gens qui semblent toujours sur le point de se battre entre eux n’ont aucune difficulté à s’unir quand surviennent deux étrangers encore plus étrangers : deux sri-lankais embauchés par la boulangerie industrielle locale qui ne trouve pas de candidat à l’emploi, malgré ses nombreuses recherches5. Ces étrangers, bientôt rejoints par un troisième, sont d’excellents ouvriers, mais leur présence déclenche une hostilité massive de toutes les populations du village, quelle que soit leur ethnie. Le film joue sur ce paradoxe. Bien qu’habitués à une coexistence qu’on pourrait qualifier de multiculturelle, les villageois haïssent tout ce qui vient d’ailleurs, y compris l’U.E. (qui les subventionne), la France (avec ses Noirs et ses Arabes), l’Allemagne (où une grande partie de la jeunesse du village s’est expatriée). La couleur de la peau est pour eux le critère ultime : ces étrangers sombres de peau sont nécessairement musulmans (ce qui n’est pas le cas), ils sont sales, transmettent des virus, posent des bombes, font baisser les salaires, etc. Rien de tout cela n’est vrai, mais peu importe. Comme le montre son titre, R.M.N.6 , un acronyme7 qui correspond au français I.R.M., le film est une tentative de montrer, faire voir (et aussi entendre) des phénomènes usuellement cachés sous les crânes, qui explosent soudainement comme une rupture d’anévrisme, à l’occasion d’événements qui peuvent sembler mineurs.

À quoi, donc, sert ce personnage Matthias ? Il incarne une certaine forme de normalité. Il frappe sa femme Ana, est incapable d’échanger avec son fils Rudi (qui ne lui parle pas), ne sait transmettre que des valeurs de virilité, ne jure que par la force, voudrait affirmer sa maîtrise, mais se montre en réalité indécis, vulnérable, insubstantiel. Il rejette sa femme mais revient dormir à la maison sur le canapé, fait l’amour avec Csilla sa maîtresse mais ne prend aucun engagement, rend de temps en temps visite à son père mais ne l’aide pas à soigner ses animaux, le conduit en ville passer un I.R.M. mais néglige de retourner le voir. On comprend difficilement en quoi cet anti-héros peut intéresser Csilla, une femme intelligente, dynamique, généreuse et hospitalière. Cet homme sans personnalité ni culture, aussi lâche que le prêtre, le maire ou le policier, symbolise le délitement du village. Exhibant sa puissance phallique, il est incapable de stabiliser sa famille et d’élever son fils. Héritier d’une longue tradition rurale, il vit dans le monde moderne sans vraiment y habiter. Replié sur lui-même, il est comme le village qui s’érige en forteresse au moment où sa jeunesse s’en va, ses emplois disparaissent, ses limites séculaires perdent leur sens. Plus ce monde est traversé par des forces extérieures incontrôlables, et plus il exige le contrôle. Plus il échoue, plus il clame sa résistance. Plus il est humilié, impuissant, plus il lui faut des ennemis. Le moindre geste d’accueil ou d’hospitalité prend l’allure d’une trahison, d’un scandale, et la moindre parole de haine ou d’exclusion se présente comme un triomphe, le triomphe involontaire de la dénégation. Pour les villageois, l’hospitalité est inacceptable, honteuse, dangereuse. En la repoussant avec violence, ils la mettent au cœur du lien social.

Sans doute faut-il partir de cette mécanique imparable pour analyser la fin du film, plus énigmatique. Pendant que le village discute dans la salle des fêtes8, un autre drame, un (mélo)drame de la paternité, a lieu dans la forêt9. Papa Otto, grand-père de Rudi et père de Matthias, s’est pendu à la branche d’un arbre. Tout le village arrive, soudain uni. On aide Matthias à porter sur son épaule le cadavre du père, et quand il s’en va vers la ferme, Rudi s’accroche à sa jambe et dit : Je t’aime Papa (la première phrase qu’il lui ait adressée depuis longtemps). Puis Matthias, solitaire, veille son père dans la ferme. Ni sa femme, ni sa maîtresse, ni son fils, retenu par l’autre grand-père, ne lui rendent visite. Il saisit son fusil, parcourt le village10, s’arrête devant le commissariat où les deux étrangers vont passer la nuit, arrive dans la maison de Csilla, à la lisière de la forêt. Le voyant armé, elle panique11, s’excuse, demande pardon, le supplie. Il la met en joue, tire, mais ce qui arrive est complètement inattendu : ce sont des ours qui se dressent contre lui dans la forêt. Voici le plus banal, le plus quelconque des hommes, forcé à regarder en face des regards étrangers12qui lui disent : Ne cherche pas ailleurs, c’est à toi de porter la responsabilité de ce qui arrive. Mais il n’y a pas de miracle, Matthias reste Matthias : il leur tourne le dos. Pour le faire changer, il en faudrait plus, le geste d’amour de son fils ne suffit pas.

  1. C’est le cas de le dire, puisqu’il frappe son supérieur hiérarchique d’un coup de tête. ↩︎
  2. Sans doute, pour lui, la pire des insultes. Qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la frontière roumano-hongroise, le « tsigane » est un sous-homme. ↩︎
  3. Le pays des vampires et des monstres, selon une mythologie tenace. ↩︎
  4. On peut difficilement imaginer couple plus dépareillé ou désaccordé que celui-ci. Autres langues, autres idées, autres parcours, autre avenir. Tandis qu’elle joue de la contrebasse sur le thème d’In the Mood for love (Wong Kar-wai), il tue le cochon. Et pourtant ça fait couple. ↩︎
  5. Cristian Mungiu s’est inspiré d’un fait divers local, qui s’est déroulé en 2020 en Roumanie. Les propos tenus par la communauté hongroise, elle-même minoritaire dans le village, dans une réunion de la salle de la mairie, avaient fuité dans toute la presse.  ↩︎
  6. R.M.N. correspond à Rezonanta Magnetica Nucleara, un acronyme qu’on traduit en français par I.R.M., Imagerie par Résonance Magnétique. Il s’agit de rendre visible, par une investigation du cerveau, des phénomènes cachés sous le crâne. On voit plusieurs fois, dans le cours du film, Matthias faire défiler sur son téléphone les images du cerveau de son père. Il les voit, mais il est incapable de les interpréter. ↩︎
  7. Le public a interprété diversement ce titre. Parfois les trois lettres évoquent la RouMaNie, parfois elles sont les initiales des trois ethnies qui vivent dans le village (roumaine, magyare, nemteste = allemande555), d’autres fois elles signifient raman, je reste. ↩︎
  8. Un long plan-séquence de 17 minutes, avec 26 intervenants. ↩︎
  9. Le film est tourné dans le village de Rimetea, iconique pour les Roumains. ↩︎
  10. On ne sait pas exactement ce qu’il cherche, et peut-être ne le sait-il pas lui-même : un voleur de mouton, un travailleur étranger, des villageois déguisés, et n’importe quel coupable.  ↩︎
  11. Peut-être est-il venu non pas pour la punir, mais pour l’aider, ce qu’elle n’imagine pas.  ↩︎
  12. Les ours sont visiblement des humains déguisés, plus humains que les villageois.  ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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