My Joy (Sergueï Loznitsa, 2010)

Mal radical : un pouvoir qui oblige à décliner son identité, jusqu’à la perte totale du nom

Un premier plan montre un cadavre jeté dans un trou, couvert de béton et enterré au bulldozer. Le machiniste fait demi-tour tandis que trois hommes devisent au loin. Puis vient le titre : Cчастье мое (Ma joiemon bonheur). 

Ce qui vient avant le titre, c’est une annonce, un programme : un homme sans nom réduit à l’état de déchet, dont le corps finira bétonné, sous une route. 

Dans un autre lieu qui pourrait être le même, le film commence. Georgi, beau jeune homme bien propre, bien rasé, vérifie le contenu de son camion, lui aussi bien propre1, et part sur la route au son d’une musique entraînante. Dans un appartement, une femme le voit arriver par la fenêtre. Elle se couche sur le canapé et fait semblant de dormir. Il entre, l’observe, se prépare un café et un sandwich, laisse un billet (ou un papier). Tandis que son camion repart, la femme s’assied, se tient la tête, pensive, muette, triste. Si c’est un couple, c’est un couple en crise. Elle ne veut pas lui parler, et lui n’y tient pas non plus. Il pourrait habiter là tout autant qu’ailleurs, il n’a pas d’attache en ce lieu. Cette femme pourrait être la sienne, ou pas. Qui2 sont-ils ? Ce n’est pas clair.

Georgi s’arrête à un contrôle de police. Le sergent Zhitsov3 se présente et lui demande ses papiers (документы, dokumenty). Un peu plus loin, une femme, pantalon blanc et voiture rouge décapotable, monte dans le poste de police4. Les papiers d’identité, les documents, c’est l’élément central du film autour duquel tout tourne. Les représentants de l’autorité les exigent à tout bout de champ, et chaque fois c’est un geste abusif, l’occasion d’une corruption, voire d’un crime5

Pendant que la fille discute avec les policiers, Georgi récupère ses papiers et revient vers le camion. Sur la banquette est assis un vieil homme qui lui conseille de partir tout de suite. Il lui raconte son histoire6. À la fin de la guerre, après un an passé en Allemagne, il est revenu par le train retrouver sa fiancée. Dans une gare russe, voyant sa grosse valise, un officier lui a demandé ses dokumenty. Sous un prétexte, il l’a invité dans une autre salle et a vérifié ce qu’il ramenait chez lui. Au moment du départ, il a saisi ses dokumenty et volé sa valise avant de le pousser dans le train. Mais l’homme avait gardé son revolver dans sa poche. En partant, il a tiré sur l’officier. Son récit s’arrête, et après un silence, il ajoute : Écoute, quel est ton nom ? – Georgi. – Tu vois, tu as un nom. Mais là, j’ai perdu mon nom, et aussi ma fiancée. Depuis, j’ai vécu sans nom. Tu as compris ? À la prochaine station d’essence, le vieil homme disparaît. La perte des dokumenty, ce n’est pas seulement la perte des papiers, c’est l’entrée dans un autre monde. Il n’est pas sûr qu’à ce stade, Georgi ait déjà compris.

Accident. Une file de voitures s’arrête en attendant l’arrivée de la police. Une très jeune prostituée lui propose ses services. Il la prend dans son camion, lui donne un sandwich7, lui pose des questions sur sa famille, part avec elle vers le village. Arrivé au marché, il lui donne un billet pour qu’elle s’achète à manger et le rapporte à sa famille. Elle l’injurie : « Tu es stupide ou quoi ? Tu te crois noble ? Tu as décidé de me ramener ici ? Tu as pitié de la fille ? Quelle charité ! Tu veux peut-être m’aider ? Regarde-toi ! J’ai déjà vu des types comme toi. Est-ce que demain tu vas venir et me donner encore de l’argent ? Garde ton fric, je gagnerai le mien, avec ça ! [Elle montre son sexe]. Je n’ai pas besoin de ta pitié et de tes dons ! Est-ce que tu es idiot ? ». Elle jette le billet par terre. La jeune fille ne se cache pas, elle est ouvertement prostituée, aux yeux de tous, ce qui lui procure un revenu et aussi une identité. Georgi est un pur qui ne boit pas, ne fume pas, ne baise pas avec les putes, etc. Il se croit au-dessus de la misère du monde, mais pour elle c’est une imposture car l’argent obtenu sans contrepartie est corrompu, suspect, dangereux. À ses yeux Georgi, qui lui a demandé qui elle était, n’est qu’un moralisateur vide, un flic.

Georgi fait quelques pas dans le marché. Le réalisateur nous montre des visages tristes, misérables, mais chacun différent, individualisé. Georgi ne reste pas parmi eux, il s’en va. La route se dégrade, un tronc par terre lui barre la route, il continue8. La nuit tombe, il se perd, s’arrête, s’assoupit. Deux hommes, suivis par un troisième, un muet, essaient de voler son chargement. Il se réveille, ils l’invitent à partager un repas autour d’un feu. Il accepte, mais quand il leur demande son chemin, ils l’assomment. Pour eux son chargement ne vaut rien9, il est laissé près de son camion, inconscient. On ne sait comment il finit par être recueilli dans la maison du muet, mais le film continue par une digression, un flash-back : l’histoire de ce pauvre garçon laissé orphelin après l’assassinat de son père par deux soldats revenant de la guerre10. Le père du garçon avait été, avant la guerre, professeur. Il n’y a de place, dans le film, ni pour le père, ni pour le professeur qui refuse toute forme de violence11. Il n’y a pas d’autre autorité que les trafiquants, les militaires et les flics.

Des semaines ou des mois ont passé. Georgi est barbu, méconnaissable. Il vit dans la maison du muet, qui est occupée par une paysanne. Lui-même ne prononce plus un mot12. Un policier a repéré le camion et veut s’en emparer. Il menace la paysanne, ordonne qu’elle se débarrasse de ce personnage dont personne ne sait qui il est. Elle ne répond pas mais le soir, elle se peigne soigneusement, se déshabille, et fait l’amour avec l’inconnu13. Dans cette étrange scène de sexe14, une femme plus très jeune mobilise pour son plaisir un corps paralysé, engourdi, léthargique, inerte. À voir sa posture, on peut supposer qu’elle a suscité une érection, sinon autour de quoi se serait-elle démanchée ? L’érection sans sensualité, sans désir, sans conscience, sans participation ni jouissance, de l’homme qui reste couché sous la chair, est-ce le comble de la perte d’identité15 ? 

Le lendemain, Georgi est arrêté. « Qui es-tu ? » demande le policier. « Ordure, je te demande qui tu es ! » Georgi ne répond pas. « Ne reviens pas par ici ! » dit le flic, mais Georgi ne s’en va pas non plus. Il continue à hanter le village. Sans identité, sans nom, la figure mangée par la barbe, le regard inexpressif, le corps rigide, épuisé, il n’a presque plus de visage non plus. 

On l’emprisonne. « Quel est ton nom ? » Il ne répond pas. « Qui es-tu, un clochard ? » Il ne répond toujours pas. Depuis sa prison, il entend une lutte, un combat. Quelqu’un a mis le policier H.S. et ouvert les portes. Sans l’avoir demandé ni voulu, Georgi est libéré. Il sort, marche dans la neige, revient dans la maison du muet. La paysanne récupère une forte somme d’argent auprès d’individus louches16. Il assiste à la scène, assis sans rien faire ni rien dire, s’étend dans le noir, le froid, sans entretenir le poêle. Le lendemain, la paysanne n’est plus là. Une autre femme l’expulse. Il n’y a pas de logique, rien n’est expliqué, justifié. Il marche maladroitement sur la route, tombe dans la neige. Un vieil homme17 le ramasse et l’emporte sur sa charrette. Il peut encore arriver qu’une personne de bonne volonté, sans raison, apporte son aide, sauve le vagabond d’une mort de froid quasi certaine. L’empathie est aussi probable que la haine, la solidarité aussi plausible que l’indifférence. Elles peuvent s’équivaloir, s’échanger.

Sur la même route passent deux militaires qui transportent, dans un cercueil, le corps d’un soldat mort au combat. Ils sont chargés de le rendre à sa mère, mais ne la trouvent pas. Personne ne leur indique le chemin. Le plus gradé semble malade, il croit voir un pendu dans la forêt. Le second lui suggère d’abandonner cette quête et de laisser le cercueil n’importe où. Il frappe à une porte, celle du vieil homme qui a recueilli Georgi. Le soldat lui demande de signer un papier reconnaissant qu’il a reçu le cadavre. L’homme réclame quelque chose en contrepartie ; il est tué. Le soldat corrompu n’a pas réclamé au civil ses dokumenty mais sa signature, une signature évidemment mensongère puisqu’il n’est pas le père du soldat transporté dans le cercueil, mais peu importe. Une signature est une signature, comme les dokumenty sont des dokumenty, ils ne valent que par le pouvoir qu’ils confèrent. Cette signature n’est pas fausse, c’est une vraie signature à l’appui d’un témoignage mensonger. Si ce témoignage est consenti sous la menace, il ne vaut rien, mais la signature reste aussi authentique que les dokumenty régulièrement réclamés aux civils. Dans les deux cas, l’identité officielle est réquisitionnée pour un but corrompu, qui nie la personnalité et la singularité du sujet. S’il conteste ce but, celui-ci doit renoncer à cette identité, mais alors il n’existe plus, y compris à ses propres yeux.

Georgi sort de la maison, il récupère le revolver de son bienfaiteur assassiné. Qu’il se saisisse du revolver n’est pas indifférent. C’est un acte volontaire qui montre que son esprit n’est pas anéanti, qu’il n’a pas totalement perdu son jugement. Il ne peut pas savoir à quoi servira l’arme, mais il sait que ce sera à lui d’accomplir un geste, un geste de justice. Prendre l’arme est une façon d’agir en son nom : Georgi est encore Georgi. Il s’immobilise au bord de la route. Un camion s’arrête, il monte18, reste muet pendant que le chauffeur-routier lui explique qu’en toutes circonstances, « il ne faut pas interférer. Quoiqu’il arrive, il ne faut jamais interférer. Tant qu’on ne te demande rien, il ne faut pas bouger un muscle ». À ce moment Georgi n’interfère pas, il ne bouge pas un muscle. 

C’est alors que la boucle du film se referme, car ils arrivent au même contrôle de police qu’au début, avec le même sergent Zhitsov, qui arrête une voiture dans laquelle se trouve un couple. « Dokumenty », dit-il au conducteur qui n’est autre qu’un policier moscovite de haut grade, un mayor. Le sergent se moque de lui, l’agresse, le mayor proteste, on lui met les menottes, on l’attache au radiateur, on lui prend son portefeuille. Sa femme essaie de s’enfuir en autostop, sans succès. Il n’y a ni limite ni motivation à la haine des contrôleurs, à leur sadisme. Alors arrive le camion où se trouve Georgi et son chauffeur. Le sergent Zhitsov demande : « Dokumenty » et les conduit au poste. Pour prouver que le mayor a résisté, il exige, lui aussi, un faux témoignage et une vraie signature19. Le chauffeur commence par refuser, puis accepte. Mais quand le flic s’adresse à Georgi en prononçant le mot fatidique, « dokumenty », Georgi sort le revolver, tue successivement les deux flics, le mayor, la femme et le chauffeur.

Le voyage de Georgi aura été circulaire. Il se sera fait voler son camion, son chargement, son identité. Il sera devenu lui-même une sorte de criminel, au-delà du bien et du mal, innocent sans culpabilité, coupable sans faute, indifférent à ceux qu’il a assassinés. Qui croise le mal radical ne peut pas s’en sortir indemne. Agresseurs et victimes sont mis sur le même plan. Le souci de justice qui habitait Georgi avec la jeune prostituée ne l’a pas quitté, mais il a pris un autre chemin, une autre dimension. Il ne s’agit plus d’aider quelqu’un, de réparer les défauts du système, mais de le détruire dans sa totalité, sans nuance et sans pitié. Le système n’est ni amendable, ni réparable. Il faut le rejeter absolument, quitte à perdre en même temps sa place dans le monde, cette identité factice, aussi factice que la vie qui va avec. Les autorités n’arrêtent pas de demander les «  dokumenty   » mais elles se fichent de l’identité des gens. Le principe du contrôle d’identité, c’est qu’aucune identité n’a d’importance, il n’y a que le contrôleur qui compte. Les papiers sont obligatoires, mais ils ne garantissent aucunement que cette personne est une personne. Les exiger donne aux flics et aux militaires tous les droits, y compris le droit de les détruire, et y compris le droit de détruire le sujet qui croit en tirer son existence, sa justification civile. Il n’existe aucun autre moyen de résister à ce droit démentiel que de se retirer de la citoyenneté. Dans l’univers du mal radical, aucun compromis n’est efficace20.

Georgi s’en va, marchant difficilement sur la route enneigée. Après ces meurtres, il se retrouve dans la situation du vieil homme du début : sans nom, sans identité, sans femme, sans projet, sans but, et aussi sans appartenance, sans aucun souci d’appropriation, de contrôle ou de pouvoir. Tout redevient possible.

Fin du film.

  1. Quoiqu’aux couleurs d’un camion de l’armée. ↩︎
  2. Dès le début du film, tout est incertain, même le Qui↩︎
  3. Le sergent, comme tous les représentants de l’autorité, revendique son nom. ↩︎
  4. On comprend qu’en échange du passage, elle va céder ses charmes. ↩︎
  5. Le film a été tourné en 2009 ou 2010 à la frontière séparant la Russie de l’Ukraine, ce Donbass qui, en. 2014 puis surtout 2022, sera le prétexte d’une nouvelle guerre, mutation folle, délirante, métamorphose post-soviétique du mal radical. Un certain Poutine aura exigé, à son tour, les dokumenty de l’Ukraine. ↩︎
  6. Sous forme de flashback dans le film. ↩︎
  7. Le sandwich préparé chez sa femme revient à la prostituée.  ↩︎
  8. Ce n’est pas une route, c’est une direction qui ne mène nulle part, une impasse maudite.  ↩︎
  9. De la farine. ↩︎
  10. L’enfant était-il déjà muet avant l’agression ou l’est-il devenu après ? On ne le sait pas. Avec sa mère déjà morte et son père assassiné, il ne pouvait accéder à la parole – mais il semble qu’il n’ait jamais quitté la maison. ↩︎
  11. Il explique aux soldats qu’il ne fera jamais la guerre, car il ne peut pas tuer. Il espère le retour de la culture, même si elle est portée par des étrangers, des Allemands : autant de propos totalement étrangers à la gent militaire.  ↩︎
  12. Amnésique peut-être. S’il ne l’a pas oubliée, il a rompu avec la vie d’avant ; ↩︎
  13. C’est elle qui, sur lui, agit et l’agrippe.  ↩︎
  14. On pourrait l’appeler, aujourd’hui, un plan-cul, dont tout affect ou sentiment doit être exclu. ↩︎
  15. La fonction phallique dans ce qu’elle a de plus mécanique, irréfléchi. ↩︎
  16. Il n’y a pas de limite à la corruption. ↩︎
  17. Sans doute le même que celui qui, au début du film, s’était installé dans son camion. ↩︎
  18. Dans la direction inverse de celle qu’il avait prise au début, il prend la place du vieil homme. ↩︎
  19. Le policier moscovite aurait violemment résisté, ce qui est faux. ↩︎
  20. Il faudrait, à la limite, détruire le monde comme Dieu l’a fait avec le déluge, mais il n’est pas sûr qu’on trouverait un Noé pour survivre. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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