Le marchand de Venise, de Shakespeare (Jack Gold, 1980)

En se soustrayant à la logique de l’échange, le Juif perd tout, il est absolument exproprié, y compris de sa propre identité

La pièce de Shakespeare aurait été écrite entre 1596 et 1597. Sur la base du texte de 1623 qui reproduit celui de 1600, nous pouvons la lire. Mais en tant que pièce de théâtre, nous ne pouvons la voir et l’entendre que dans les mises en scène d’aujourd’hui, avec les interprétations contemporaines. Il est rare que les commentateurs de Shakespeare en tiennent compte. Pour eux, un texte est un texte et n’est qu’un texte. Ils oublient que la pièce peut aussi être captée, ou encore jouée pour la télévision ou le cinéma. Pour ce qui me concerne je commente ici, sur cette page, la mise en scène de Jack Gold captée par la BBC en 1980, avec sous-titres français. Comme tout le théâtre de Shakespeare, on peut l’interpréter au niveau le plus immédiat, par exemple comme une comédie, une démonstration des vertus du pardon chrétien ou un libelle antisémite, ou à d’autres niveaux : rapport au corps, à la langue, à l’étranger, à l’autre, au discours, au droit ou à l’altérité.

L’histoire commence par mettre en valeur un certain ordre des choses, celui de l’amitié fraternelle entre Antonio le marchand et Bassanio son ami désargenté, une amitié conforme aux lois et à l’éthique de la cité. Le marchand gagne bien sa vie par un commerce légitime, matériel, symbolisé par les bateaux. Il refuse de pratiquer l’usure, qui est réservée aux Juifs. Pour emprunter d’urgence la somme nécessaire à sa déclaration d’amour, Bassanio a besoin de la garantie d’Antonio. Jusque là tout est conforme aux systèmes d’échange de la cité, patrimoniaux et monétaires. C’est le Juif qui prend l’initiative de transgresser ces lois. En renonçant à l’usure qui lui est réservée, en exigeant comme gage une livre de la chair d’Antonio, il s’auto-exclut de ces systèmes. A la fin de l’histoire, les lois sont restaurées. C’est le retour à l’ordre, la raison et l’éthique. Antonio retrouve sa fortune, et même l’argent du Juif devenu chrétien revient à sa fille, Jessica, devenue chrétienne elle aussi. C’est une boucle, une circularité. Le triomphe du « normal » après son élimination provisoire, c’est le triomphe de l’échange équilibré, de la juste proportion entre rigueur et miséricorde. 

L’auteur de cette pièce devait bien connaître la tradition juive, car celle-ci est rappelée par de nombreux détails1 :

  • comme Abraham, Shylock répond à un appel qui le conduit à se soustraire aux règles du monde auquel il appartient : Venise, la Cité et ses lois commerciales. Cet appel se présente comme une vengeance, mais c’est aussi un appel à rompre avec les règles en vigueur. Il entend cet appel comme une injonction : il faut sacrifier Antonio, mais finalement ce n’est pas Antonio qui est sacrifié, c’est sa propre fille et l’injonction se retourne contre lui-même, il s’auto-sacrifie. Après l’épisode raconté dans la pièce, son destin est l’errance. 
  • comme Jonas, il privilégie la rigueur sur la miséricorde, le châtiment sur la compassion. Antonio doit payer, pense-t-il. Mais contre sa volonté, à l’encontre de tout ce qui fait son désir, le cours des choses est différent. La miséricorde triomphe, et il doit lui-même renoncer à la loi. Il refuse tout pardon, il pense qu’Antonio est impardonnable, qu’il doit être détruit. Mais ce qu’il fait est inacceptable eû égard aux lois vénitiennes : il est impardonnable de briser la logique de l’échange.
  • la ruse de Portia qui, pour sauver Antonio, fait remarquer que la livre de chair devrait être prélevée sans faire couler le sang, rappelle les règles juives de la cachroute. On peut consommer de la viande, à condition qu’elle soit dépourvue de sang. Portia rappelle indirectement à Shylock les lois de sa propre tradition. 
  • A la fin de la pièce, la répétition par Lorenzo et Jessica de la phrase « cette nuit-là, cette nuit-là… » rappelle le texte de la haggadah de Pessah. Jessica se délivre de l’esclavage qu’était pour elle la vie avec Shylock, l’enfermement dans un rituel qu’elle vivait comme circulaire. Tout se passe comme si une jeune femme juive pouvait facilement s’intégrer dans la société vénitienne, à la seule condition de se convertir. 

Jacques Derrida fait remarquer que cette pièce « extraordinaire » sur la question juive peut être lue comme un traité théologico-politique du pardon (Le parjure et le pardon, p79), et aussi comme un traité sur le serment. Comment peut-on, en même temps, traiter de ces deux sujets ? Les chrétiens reprochent au Juif de rester indéfectivement attaché au serment qu’il a fait au départ, ce qu’il nomme le bond. Ce serment, c’est d’accepter de consentir un prêt à Bassanio avec comme unique garantie une livre de chair d’Antonio. Quand celui-ci lui demande pourquoi, il répond que c’est en échange des humiliations qu’il lui a fait subir. Tu m’as craché dessus ? Eh bien en contrepartie consens à me donner comme gage une livre de ta chair. Au début de la pièce, cette exigence est présentée comme une sorte de caprice, de plaisanterie, mais on comprend à la fin à quel point c’est essentiel. Lors de sa comparution devant le doge, il présente ce bond comme un lien aussi fort et irrévocable que son alliance avec Dieu. Il subordonne son identité, son honneur, son existence même, à la pérennité de ce serment. Tout se passe comme si l’échange d’argent avait peu d’importance par comparaison avec cette autre équivalence, non monétaire, la dignité retrouvée contre la livre de chair.

À la fin de l’histoire, Shylock n’est plus rien. C’est un signifiant errant, pour reprendre l’expression de Henri Meschonnic, un étranger, l’étranger par excellence, exclu, expulsé de la cité et de sa propre communauté. Dans cette pièce qui insiste sur le contraste entre les « bons » vénitiens, fidèles en amitié, généreux et droits, et les « mauvais » étrangers, égoïstes ou ridicules comme les prétendants au mariage avec Portia, le Juif réunit en sa personne toutes les dimensions du mal. Avant même d’agir, il est déjà maudit. Cette apologie de l’honnête homme vénitien, de l’éthique de la cité, n’est pas sans ironie. Le Juif qui ne respecte aucune règle, pas même les règles du commerce et celles qui gouvernent le métier de l’usure, le Juif qui transgresse toutes les valeurs admises par tous, c’est aussi la figure du souverain. Face à ceux qui échangent, aiment ou se marient dans les règles, il fait preuve d’une absolue liberté. Ne reconnaissant aucune norme, il n’est en sécurité nulle part, jamais certain de conserver sa propriété, sa famille, sa vie. C’est en somme la figure du voyou, du contre-souverain qui fascine car il met en danger l’ordre social. Après avoir voulu piéger le membre le plus respectable de la cité, il finira par être piégé par la loi qu’il invoque. Puisqu’un tel retournement a pu arriver, d’autres sont possibles. Portia aurait pu elle aussi être mariée à un étranger, si le sort en avait décidé autrement, et le doge aurait pu donner raison à Shylock, si Portia et sa servante ne s’étaient pas déguisées en juristes. Malgré son dénouement « heureux », l’échange des bagues et des serments de mariage, la pièce démontre la fragilité et l’incertitude de toutes ces conventions.

On a souvent reproché à Shakespeare l’antisémitisme de cette pièce, mais peut-être est-elle aussi, en même temps, une dénonciation de l’anti-judaïsme. D’après Portia qui représente le Doge et l’église catholique, le Juif doitpardonner à Antonio son imprudence, son engagement excessif. Mais par essence le Juif lui-même, en tant que Juif, est impardonnable. Il aurait dû, en acceptant les demandes d’Antonio, accepter les humiliations et revenir à son statut initial. Sa révolte est par essence illégitime, inacceptable, incompatible avec les lois de la cité. Il demande une compensation à la hauteur des souffrances endurées, mais les autres ne comprennent pas, ils ne peuvent pas comprendre. 

  1. Ce qui va dans le sens de la thèse selon laquelle le véritable auteur des pièces de Shakespeare serait une autre personne, par exemple John Florio, d’origine juive. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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