120 battements par minute (Robin Campillo, 2017)

Une tragédie hétéro-thanato-graphique : « Tu es en deuil de toi-même, il faut que je te porte ».

19921. Le film commence par une explication destinée aux petits nouveaux d’Act Up. On annonce la mort d’un ancien militant, on raconte une intervention peut-être un peu exagérément trop violente à l’ALSF (Alliance Française de lutte contre le SIDA), on prévoit des affiches, d’autres actions. On cherche les moyens les plus efficaces pour faire pression sur les labos. Il ne faut pas qu’ils gardent secrets leurs résultats, il faut qu’ils annoncent tout de suite le moindre espoir, le moindre progrès, il faut que chaque malade puisse s’emparer d’un médicament, même incertain, dès sa sortie. Les malades sont pressés, ils crèvent, c’est urgent. Ils doivent impressionner, marquer les esprits. Pour chacun d’eux se pose immédiatement la question : ma mort.

Ils sont encore vivants, mais tout en étant vivants, ils se savent déjà morts. S’ils se savaient seulement mortels, ils n’auraient rien à dire, ils n’en parleraient pas, mais cette mort ni fictive, ni virtuelle, ni future, elle est inacceptable, injuste. Ils la dénoncent comme un scandale. Ma mort est une infamie, une honteclament-ils. Vous ne pouvez pas être indifférents, vous devez avoir honte. Toute mort n’est-elle pas inacceptable, révoltante ? Non disent-ils, seulement la nôtre, celle des malades, seulement la mienne. La mort, ça ne doit jamais être présent, actuel. Si ça l’est, c’est qu’il y a des incompétents, des indifférents, des profiteurs, des coupables. Il faut rétablir la justice, attaquer, dénoncer, mettre à nu les calculs des responsables, leur suffisance, leur médiocrité. Mitterrand assassin, hurlent-ils, comme s’ils devaient se convaincre eux-mêmes que s’il y a victime, il y a meurtrier, et que ce meurtrier est à portée de main, tout près, à portée de cris et de poches de sang.

Pour sensibiliser, il faut toujours trouver de nouveaux slogans, des slogans qui frappent : Des molécules, pour qu’on s’encule, et du latex, pour ton gros sexe, ou bien : SIDA, ados en danger, des capotes en lycée, ou bien : Contre le SIDA, tu n’as pas le choix, bas-toi, bas-toi. Ces slogans qui choquent, qui frappent, qui impressionnent, il faut les scander, les répéter et les faire répéter dans le film pour qu’ils s’impriment directement, émotionnellement, dans le corps et dans l’esprit des spectateurs. La contrainte d’efficacité des manifestations publiques se transforme en gage d’efficacité cinématographique.

Ils interviennent dans les salles de classe, distribuent des préservatifs, font de l’éducation sexuelle, multiplient les simulacres de contamination, et après, comme ils n’ont pas le choix, ils font la fête. C’est un militantisme paradoxal où le premier ennemi, l’ennemi le plus proche, est celui qui agit pour vous aider : les labos, les médecins, les hôpitaux, les associations, les pouvoirs publics. Tous ceux qui tentent de faire quelque chose n’en font jamais assez, ils sont les premiers responsables, les premiers tueurs. Qui est l’ennemi ? La question se pose avec une terrible acuité. Comme ils ne sert à rien de manifester contre le virus, il faut combattre les fonctionnaires, les chercheurs et les policiers à coups de slogans tueurs, de convois mortuaires et de cercueils. La mort, au sens courant, c’est ce qui arrête la chaîne de l’endettement. Il n’y a devant elle ni riche ni pauvre, ni coupable ni responsable – mais la mort du SIDA inverse la logique : la mort n’est plus celle qui détruit l’endettement, elle est celle qui fabrique des débiteurs et des créanciers. 

On dit que la mort est impossible, car ce sont toujours les autres qui meurent. Mais voici des jeunes qui doivent vivre avec cette monstruosité : ma mort est possible, et même, d’une certaine façon, elle a déjà eu lieu, et malgré ce passage (to pass away disent les anglais), je ne suis ni un revenant, ni un fantôme, ni un survivant. Si le monde n’a plus à s’écrouler, s’il n’est déjà plus qu’un semblant, une comédie, alors je ne suis qu’un acteur, l’ombre projetée de moi-même, et voilà pourquoi 120 battements par minute, ce film au rythme double, est aussi un film sur le cinéma. Nathan, nouveau militant, homosexuel mais indemne du SIDA, s’attache à un séropositif, Sean. Sean est en conflit avec Thibault, médiateur des « R.H. » (Réunions Hebdomadaires), qui privilégie l’expertise et la discussion avec les autorités, les laboratoires, par rapport à l’action violente. Solidaire de Sean, Nathan se lance dans les actions coups de poing d’Act Up. Le labo ne cède pas, il refuse de donner des infos détaillées sur ses essais. Sean voudrait qu’Act Up soit plus offensif, mais ils n’y arrivent pas, les actions ne marchent pas. Les militants sont malades, la mort arrive trop vite. SIDA, on meurt, l’indifférence demeure crient-ils. 

Ils se vengent sans tuer personne. Au fond d’eux-mêmes ils sont égoïstes, ils ont envie de vivre et l’idée de se battre pour d’autres les dégoûte. Ils savent qu’ils n’ont pas d’autre choix qu’un deuil anticipé d’eux-mêmes, la tâche la plus rebutante, la plus absurde, la plus impossible qu’on puisse imaginer. On se souvient d’un mort, on essaie de le faire survivre en nous, on s’identifie parfois à lui ou à l’un de ses traits. Mais comment, en présence de soi-même, se souvenir de soi-même disparu ? Il aura fallu que ces jeunes gens aient la capacité héroïque de soutenir cette étrange contradiction. Même le spectateur, des décennies plus tard, est pris à partie, comme s’il faisait lui aussi partie des tueurs. Ils disent la vérité, mais qu’importe la vérité ? Il faut gérer les paradoxes. Demander qu’on jette les responsables en prison quand on est hostile aux prisons, est-ce justifiable ? Et critiquer un autre militant pour ce qu’il fait ou ne fait pas, est-ce acceptable ? Le même Nathan, qui a échappé au SIDA grâce à une abstinence sexuelle de quelques années, s’identifie à son compagnon2. Il aime Sean, il est amoureux de lui, sa franchise, sa fragilité, sa révolte, son désespoir, son plaisir, et le cinéaste l’aime aussi. 

Le cinéaste est un type qui fabrique un film pour tenir lieu d’une mort qui n’est pas arrivée : sa propre mort. S’il se risquait à la raconter, ça ressemblerait à une sorte de délire, une hallucination, alors il la remplace par un objet qu’on peut voir et entendre, un film. Le film prend la place de la phrase impossible : Je suis mort. Il est difficile de commenter une mort qui n’a pas eu lieu, alors il faut trouver le moyen de la représenter. En la représentant, on l’idéalise, on la magnifie. En mettant à sa place un mot, une phrase, une rhétorique, on l’évite.

Nathan a trouvé un nouveau travail, il propose à Sean de partager un appartement avec lui. C’est une proposition ambiguë. S’agit-il d’amour ou de compassion ? Sean ne veut pas de la compassion, mais il accepte la proposition. Il sait que le militantisme est en échec. Ni les pressions sur les labos, ni les négociations, ne mènent à rien. Il ne reste qu’une chose à faire : participer à la Gay Pride, s’y montrer, provoquer le monde. 

Le film présentifie la difficulté d’une œuvre qui ne promet rien. Il ne lui reste qu’à se consumer, se noyer sous sa propre affirmation.

Sean accuse Thibault d’être un imposteur, avant d’aller se détendre à la plage avec Nathan. Son état s’aggrave, on l’hospitalise. Thibault rend visite à Sean à l’hôpital. Sean est désespéré, il tremble de fièvre et de peur, il préfère rester seul. Il pleure. Nathan arrive, ils s’embrassent. Ils vivent la dernière jouissance, la triste excitation de la dernière fois, tandis que les militants d’Act Up défilent avec des cadavres. ACTION = VIE est leur nouveau slogan – un slogan mensonger car, malgré l’action, ils meurent. « Si tu ne peux pas empêcher ma mort, tu es un imposteur. » Cela met Thibault dans la position d’un démiurge, un dieu incapable, impuissant. Finalement Nathan ramène Sean dans le nouvel appartement. La mère de Sean est là elle aussi. Sean est épuisé, il pleure, encore et encore. Ils le baignent, il ne bouge plus. On est en hiver, il veut qu’on laisse la fenêtre ouverte. C’est Nathan qui lui donne la piqure ultime [il ne lui administre pas comme une infirmière, il n’accomplit pas cet acte comme un médecin, il lui fait ce don dans une certaine précipitation, une urgence]. Sean pleure dans le noir, il pleure, encore et encore. Le médecin constate la mort. 

Quelques militants arrivent, ils aident la mère de Sean à l’habiller. Elle semble presque soulagée, elle a tout prévu. Ils sont tristes, silencieux, même Thibault pleure. Tout le monde s’embrasse. On rédige un communiqué de presse. « Sean faisait de la politique à la première personne, il était fol, drôle, teigneux, vivant« , et il était aussi courageux, dit sa mère. Nathan demande à Thibault de venir ce soir, pour baiser avec lui – mais c’est surtout pour pleurer. 

Il aura fallu, pour l’hommage unanime, que Sean ait disparu, qu’il soit absent. L’hommage est comme une inscription funéraire : elle entretient la mémoire de ce qui nous hante, mais n’existe plus. Il y a toujours eu des épitaphes, on a pu en faire selon les époques une obligation ou un genre littéraire. Le cinéma a pris la suite de cette très longue tradition. Il érige la hantise en monument, il fait d’un moment tragique un objet esthétique. Sean voulait un enterrement politique. A sa demande, comme prévu, ses amis militants jettent ses cendres sur les petits fours, lors d’un banquet des assureurs. Et que faire après ? Tenter, encore une fois, une fois de plus, peut-être la dernière fois, de faire la fête. 

  1. Déjà dix ans depuis que cette fichue épidémie de SIDA a débuté. ↩︎
  2. Le film est autobiographique, puisque Robin Campillo raconte sa propre histoire par le biais de Nathan. Didier Lestrade, premier président d’Act Up-Paris, est représenté par Thibault, tandis que le personnage de Sean est inspiré par Cleews Vellay, mort du SIDA en 1994, à l’âge de 30 ans et dont les cendres ont été jetées sur les petits fours lors d’un banquet des assureurs, comme dans le film. Le même réalisateur, 20 ans plus tard, s’étonne encore de sa survie. J’aurais déjà dû mourir, et je suis coupable et comptable de ce retard, de ce décalage hasardeux. Si je soutiens l’autre en deuil de lui-même, si je le porte, ce n’est pas par dévouement ou générosité, c’est par désir. Nathan désire Sean, Robin Campillo s’identifie dans son désir aux deux personnages, Nathan et Sean, et le souvenir qu’il en aura, le souci de prolonger son monde, ce sera aussi la mémoire de son désir. Il n’y a pas de désir sans nostalgie. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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