Holy Motors (Leos Carax, 2012)

Il faut, pour survivre, prendre tous les rôles, se déguiser jusqu’à épuisement.

Le personnage joué par Denis Lavant, qui prend le nom de Monsieur Oscar, joue le rôle d’un acteur qui endosse successivement la série des rôles qui lui sont assignés. Il se déplace dans une vaste limousine conduite par une secrétaire, Céline1, qui lui donne la liste de ses rendez-vous et semble avoir de la sympathie pour lui. Monsieur Oscar se déguise consciencieusement pour chacun de ses rôles et les joue avec beaucoup d’application de façon à ne pas être démasqué. On se pose alors la question : Qui organise ce jeu étrange ? Dans quel but ? Serait-ce Céline elle-même ? Ou bien le personnage qui vient lui rendre visite dans sa limousine entre le cinquième et le sixième rendez-vous2 ? Ou bien le Grand Organisateur serait-il la limousine elle-même, cette machine implacable qu’on voit à la fin du film converser avec ses consoeurs (ce sont elles les « holy motors« , ces saints moteurs) ? A moins que ce ne soit le réalisateur, ou plus exactement le système qui conduit ledit réalisateur à endosser, lui aussi, les rôles qui lui sont assignés. Il y a là tout un système de renvois qui rend impossible la connaissance précise du « chef » – qui pourrait être réduit à une figure du destin ou du discours, dont aucun personnage ne pourrait s’émanciper. 

On peut analyser ce film sous l’angle de la citation. Ainsi Leos Carax, après s’être filmé lui-même dans la séquence d’ouverture se réveillant d’un long sommeil pour entrer dans un cinéma, fait-il allusion à sa longue période d’inactivité (13 ans depuis Pola X, 20 ans depuis Les Amants du Pont-Neuf). Dans son premier rendez-vous, il se déguise en vieille mendiante faisant la manche sur le Pont-Neuf (lui qui a fait la manche pour terminer son film), et dans son huitième rendez-vous, il retrouve une ancienne amoureuse qui se suicide devant le même Pont-Neuf (sorte d’équivalent du quasi-suicide cinématographique que fut l’aventure de ce film). Entre les deux, de nombreuses citations : M. Merde, personnage d’un film à sketches de 2008, renaît comme clochard, Jean Seberg revient sous la forme d’une sosie, Edith Scob reprend le masque qu’elle portait dans Les Yeux sans visage de Franju, une demoiselle à pied bot rappelle Bunuel, etc…

On peut aussi analyser le film sous l’angle du paradoxe du comédien. Si l’acteur joue un rôle d’acteur, ne s’identifie-t-il pas nécessairement avec le personnage qu’il joue ? Mais alors est-il encore un acteur, ou bien est-il lui-même ? Il semble que les deux hypothèses lui déplaisent puisque, deux fois, il tue son double. Ainsi le film se montre-t-il en abyme. Tout se passe comme si Leos Carax voulait faire la démonstration que, au cinéma, il ne peut rien y avoir en-dehors du cinéma. L’impression de réalité est nécessairement une illusion. Dans Holy Motors, cette illusion est démasquée, car il n’y a même pas de tentative de faire croire à un effet de réalité. Ou plus exactement, les caméras miniaturisées étant partout, la réalité ne peut plus se distinguer de la fiction; et le plus parfait des acteurs ne peut pas croire en son rôle. Bref, le cinéma est partout, et le film est une sorte de construction mégalomaniaque à la gloire du cinéma. On peut s’ennuyer, mais on peut aussi adorer. 

Le Grand Organisateur impose une obligation aux acteurs : il faut rire au moins une fois par jour. Ils s’y soumettent volontiers et finissent la journée dans un éclat de rire.

Mais reprenons le récit du film et lisons-le au premier degré. Monsieur Oscar n’a pas de personnalité propre ou s’il en a une, elle ne transparaît pas dans le film. C’est l’homme du désaisissement, de la désappropriation radicale : à la fois aliénation et condition du désir. Alors qu’il joue trois fois le rôle de père (au départ, dans le quatrième et huitième rendez-vous) et une fois celui du vieil oncle à l’agonie, il n’a aucune stabilité. Son domicile change tous les jours, et aussi sa femme, ses enfants, qui peuvent être des humains ou des chimpanzés. Mais plus il change et plus il se déguise, plus c’est la même chose. Son passé s’identifie à son avenir : la répétition de la même journée, à la fois complètement différente et absolument identique. 

  1. Interprétée par Edith Scob. ↩︎
  2. Interprété par Michel Piccoli. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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