Mes Provinciales (Jean-Paul Civeyrac, 2018)

Les seuls amis qui me restent sont ceux qui ne répondent pas

Le film est structuré en quatre parties «Un petit château de bohême», «Un illuminé», «Une fille de feu», «Le soleil noir de la mélancolie» et d’un épilogue. C’est une référence plurielle aux recueils de nouvelles de Gérard de Nerval. 

Etienne, jeune lyonnais, rêve depuis toujours de faire des études de cinéma à Paris. À la fac, il se lie avec Jean-Noël et Mathias, un homosexuel et un idéaliste. Il rompt avec son premier amour, Lucie, restée en province, et vit quelques expériences avec ses colocataires (féminines) qui se suivent et ne se ressemblent pas : Valentina, la rêveuse, Annabelle, la militante. Finalement, faute de mieux probablement, il s’installe avec une autre fille, Barbara, rencontrée dans la chaîne de télévision où il se contente d’un boulot purement alimentaire. Il semble que ses rêves d’amitié, d’amour et de création se soient tous évanouis, mais il n’en est qu’au début. 

Les films d’éducation sentimentale ne sont pas des vieilles reliques dépassées. La preuve : Mes Provinciales. Il y a encore quelques étudiants qui rêvent de monter à Paris, qui lisent des livres pour autre chose que leur scolarité, et d’autres (parfois les mêmes) qui se font une haute idée du cinéma – même s’il arrive qu’elle passe par une haute idée d’eux-mêmes. Ces choses-là arrivent encore, en tout cas c’est ce que semble croire Jean-Paul Civeyrac qui prend au sérieux les quelques citations de Novalis, de Pasolini ou de Gérard de Nerval qu’il met en exergue. C’est un film classique sur le cinéma, qui le prend pour thème sans le mettre en abyme – une originalité aujourd’hui. Il y a des (vrais) personnages, au moins un dont on essaie de narrer l’histoire, et aussi un autre thème : l’amitié. Car entre ces jeunes, garçons et filles, il semble que l’amitié et/ou ses négations – indifférence, mépris, inimitié – soit le trait discriminant. L’amitié est rare, elle vaut cher, et elle se dissout facilement.

Le film ne montre pas une vie, mais un moment, le moment exceptionnel où se nouent une ou des amitié(s), toutes dissymétriques, alogiques, sans raison, moment qui ne reviendra peut-être jamais, et dont on gardera toujours la nostalgie. Cette expérience, la plus positive, est une suite de rebuffades, d’incompréhensions et d’échecs. La fille qu’il préfère, c’est celle qu’il est sûr de ne jamais avoir, et l’ami qu’il préfère, c’est celui qui ne lui aura jamais donné son adresse. Les plans les plus tristes sont les derniers : si l’amitié défaille, alors la créativité défaille aussi, et entraîne avec elle l’inventivité, l’ambition. Qui est le véritable ami ? Comme le dit Etienne à la fin, au moment où tous les amis se sont effacés, c’est celui qui ne répond pas. Paradoxe douloureux puisque les amis qu’il a eus, Jean-Noël qui le lâche, Mathias qui se suicide, Anabelle et Lucie qui ne s’intéressent plus à lui, ils se sont tous retirés. Il faut vivre avec ce retrait, dit le film, comme si la valeur était attachée à la perte.

Etienne est toujours porteur d’une promesse, mais c’est dans ses échecs qu’elle trouve sa source. 

CITATIONS : 

« Chaque jour je vis de foi, de courage, et meurs chaque nuit aux feux de l’extase » (Novalis, Hymnes à la nuit, 1800).

« Contre tout cela, vous ne devez rien faire d’autre (je crois) que de continuer simplement à être vous-mêmes : cela signifie être continuellement irreconnaissables. Oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre ; à scandaliser ; à blasphémer. » (Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes, 1976).

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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