First Reformed (Paul Schrader, 2017)

Quand le monde se délite, il faut préserver l’ultime courage : porter l’enfant à naître

Michael Mensana1, militant écologiste qui vient à peine de sortir de prison suite à des actions radicales, et le révérend Ernst Toller2, ancien aumônier militaire et pasteur de l’église réformée First Reformed3 de Snowfield4, traversent tous deux une crise insupportable, intenable. Le premier est allé au bout de son engagement, il ne peut pas aller plus loin5. Persuadé que la terre va devenir invivable d’ici quelques dizaines d’années, il a perdu l’envie de vivre, refuse d’élever un enfant qu’il croit condamné au malheur, demande à sa femme Mary6 d’avorter. Le second, incapable de sortir de son alcoolisme, n’est pas sûr d’avoir la foi, et se lance dans l’écriture quotidienne d’un journal pour faire le point7. Mary8, rare paroissienne à suivre les sermons du révérend, s’adresse à l’homme d’église pour qu’il essaie de convaincre Michael d’accepter la naissance de l’enfant. Le révérend accepte, et trouve peu d’arguments rationnels pour contester l’évolution catastrophique du monde, sa perteprogressive9. Dans le cours de la discussion, il évoque sa propre expérience : encourageant son fils à s’engager dans l’armée, il l’a conduit à la mort dans une guerre dépourvue de justification morale, l’invasion de l’Irak10. Ce qu’il en déduit laisse Michael au bord des larmes : « Maintenant Michael, je peux te promettre que quel que soit le désespoir que tu ressens à l’idée de faire venir un enfant dans ce monde, il ne peut pas être aussi intense que le désespoir ressenti à l’idée de faire partir un enfant de ce monde »11 . Émotionnellement, l’argument est solide, mais rationnellement, il ne tient pas la route. La hiérarchisation des désespoirs ne justifie rien, pas même la survie de l’enfant qui attend déjà son heure dans les entrailles de Marie (Mary). Le révérend donne rendez-vous à Michael le lendemain pour poursuivre la conversation, mais le lendemain, à titre de réponse, Michael lui lègue le spectacle d’un corps sans vie. C’est un passage de témoin qui oblige le révérend à porter le spectre de l’homme mort. Michael ayant perdu la foi dans le militantisme, le révérend ne peut que perdre la foi en la grâce de Dieu. Dans son désespoir, le premier s’est autodétruit d’un seul coup, par arme à feu, et le second s’autodétruit tout autant mais lentement, par abus d’alcool. Pour le temps qui lui reste, il est dans l’obligation de respecter le testament de Michael12, c’est-à-dire de le porter, de prolonger son existence dans le monde. C’est ce qu’il fait, en protégeant Mary et aussi en s’emparant de la veste explosive que Michael avait confectionnée. 

Le film a pour cadre une église ancienne13, plus fréquentée par les touristes que par des paroissiens et concurrencée par une autre église beaucoup plus vaste14 nommée Abundant Life, de la même obédience, dirigée par un pasteur noir, Joel Jeffers, qui est aussi le supérieur hiérarchique du révérend Toller. L’église historique semble sécularisée, reléguée dans le monde du patrimoine, du souvenir, de la mémoire, dissociée du christianisme qui l’a inspirée. Il faut donc la re-consacrer, au risque d’oublier, voire d’enterrer définitivement, sa pesanteur historique. En se lançant dans l’écriture de son journal, le révérend s’identifie avec l’église : il doit se re-consacrer, renouer si possible avec Dieu. Comment ? Le drame du couple Mensana, Mary et Michael, lui ouvre une voie diamétralement opposée à celle du pasteur Jeffers : celle du sacrifice. Comme Michael, il porte la culpabilité des hommes, mais contrairement à la doxa chrétienne, il a perdu l’espoir d’une résurrection personnelle. À la question de Michael : Dieu peut-il pardonner ?, tous deux répondent négativement15. Puisque la faute des hommes est impardonnable, il faut les punir, les châtier. Ernst Toller envisage d’utiliser la veste explosive confectionnée, dans son garage, par Michael, pour se faire exploser dans l’église pendant la cérémonie de re-consécration. Seul un acte aussi violent est à la hauteur de la faute, pense-t-il, mais comme Michael, il va renoncer. S’il faut punir quelqu’un pour les crimes d’autrui, ce sera d’abord lui-même. Ce qui lui reste de foi chrétienne le conduit, dans le prolongement du suicide de Michael, à se mortifier.

Le révérend doit expier pour les fautes des autres, et aussi pour les siennes propres : alcoolisme, procrastination, incroyance, et surtout sa relation (plus qu’affectueuse) avec Mary, ce qu’elle a nommé le Magical Mystery Tour. C’est elle qui a pris l’initiative, c’est elle qui est venue le voir au presbytère et lui a raconté (avec un sourire) le petit rituel qu’elle partageait avec Michael : partager un joint, se coucher l’un sur l’autre tout habillé16, maximiser le contact corps à corps, ouvrir les mains, se regarder droit dans les yeux, bouger à l’unisson, droite, gauche, droite, gauche, respirer dans le même rythme. « Tu veux qu’on le fasse ? » demande le révérend. Bien sûr, c’est pour cette raison qu’elle est venue, il faut qu’il remplisse son office, qu’il prolonge l’acte de Michael, et c’est ainsi qu’ils opèrent. Appelons cela lévitation, car peu à peu leurs corps s’élèvent, ils montent, traversent les cloisons, planent dans le ciel, parmi les étoiles, au-dessus des montagnes enneigées, des falaises, des vallées profondes, des mers, des autoroutes, des tas de vieux pneus, des usines fumantes, des forêts dévastées, des décharges, des brûlis, des épaves de bateaux, … Est-ce ainsi, depuis un autre monde, que l’enfant de Michael et Mary a été conçu ? Pourquoi aura-t-il fallu que le geste soit répété par un autre couple, à la fois différent et identique, formé par le révérend et Mary ?

Avec la lévitation (le moment fantastique, irréel du film), on peut voir le monde, ce monde ci, depuis un autre monde. Cet autre monde est indéfinissable, inconnu, aussi inconnu que la vie du futur enfant à naître. Sans l’intervention de Mary, ni Michael ni le révérend n’auraient connu cette expérience. C’est elle qui les a portés dans cet autre monde auquel ils n’ont rien compris. Dans sa révolte, Michael, avant de se suicider, a envisagé un attentat-suicide, et dans un premier temps, le révérend a suivi le même chemin. Il a décidé de cacher la veste explosive sous sa soutane et de se faire exploser en pleine église, pendant la cérémonie. Faute de pouvoir les empêcher de nuire, il voudrait punir l’industriel responsable des pollutions17, son complice le pasteur Jeffers, et aussi les édiles corrompues de la ville. Mais cette logique de la faute et du châtiment est déréglée par l’entrée impromptue de Mary dans l’église. Assassiner une innocente serait un « dégât collatéral » qu’il ne peut accepter. Il se tourne alors contre lui-même. Faute de cilice, il place du fil de fer barbelé sur son torse, mais au moment de remettre sa soutane pour se rendre dans l’église, Mary arrive dans le presbytère. Quand il se jette dans ses bras, il n’est plus question de pénitence, le voici reparti dans l’autre monde. Tout se passe comme si la seule présence de la jeune femme avait rendu caduc l’édifice de la dette et de la punition. L’étreinte donne un autre sens à la lévitation : ouvrir un monde sans s’ériger en juge, sans solder les comptes, sans mettre en jeu des compensations mortifères. Le pas supplémentaire du révérend par rapport à Michael, c’est qu’il faut changer de logique. Il s’en doutait depuis longtemps, et il noyait cette intuition dans l’alcool. Ainsi s’explique son refus catégorique des propositions d’Esther, la chef de chœur qui voulait prendre soin de lui dans le cadre usuel du mariage. Un tel arrangement n’aurait été qu’une légitimation honteuse des transactions habituelles sur lesquelles l’église fonde son pouvoir18.

À la fin du film, Michael ne survit pas, mais le Révérend survit. Tout est encore possible : il peut soigner son cancer, s’éloigner de l’église, se rapprocher d’une femme, élever l’enfant d’un autre qui sera aussi le sien. L’humanité actuelle étant condamnée, seule une nouvelle façon d’être humain, encore indéterminée et indéfinissable, pourrait ouvrir une autre porte. Le révérend reste fidèle à la conviction qu’il avait énoncée devant un Michael désespéré : « Le courage est la solution au désespoir. La raison n’apporte pas de réponse. Je ne peux pas savoir ce que l’avenir apportera, mais malgré l’incertitude, nous devons choisir. Dans notre esprit, simultanément, la sagesse porte deux vérités contradictoires : l’espoir et le désespoir. Une vie sans désespoir est une vie sans espoir. Tenir ces deux idées ensemble dans notre tête, c’est la vie même. » Une confiance irrationnelle, injustifiée, autorise un pas au-delà des contraintes du réel, au-delà de l’être. En se portant soi-même comme un autre que soi, on peut porter l’autre.

Michael disparu, le révérend doit prendre la suite pour soutenir (porter) Mary, cette personne physique, mondaine, de chair et de sang comme lui19, qui pourra donner naissance à un enfant dégagé de la dette, né en-dehors de toute famille légitime.

  1. Allusion possible à la citation extraite de la dixième Satire de Juvénal : Mens sana in corpore sano (« Un esprit sain dans un corps sain »). Au-delà de l’ironie de ce jeu de mots, il faut entendre que, contrairement aux apparences, le seul personnage du film à raisonner « sainement » (c’est-à-dire logiquement, rationnellement), c’est Michael Mensana. ↩︎
  2. Interprété par Ethan Hawke. ↩︎
  3. Bien que l’église en question soit sur le point de fêter son 250ème anniversaire, cette appellation n’a rien d’original : on trouve aux États-Unis, dans chaque canton (ou presque), une « première église réformée ». ↩︎
  4. Une église presbytérienne située dans le nord de l’État de New-York. ↩︎
  5. En français, le titre a été remplacé par : Sur le chemin de la rédemption. Cette formulation positive, quasi programmatique, ne rend pas compte de la complexité d’un film qui ne porte pas sur le « chemin » de la rédemption, mais sur son impossibilité. Nous préférons utiliser le titre anglais, First Reformed, qui ne renvoie pas à une action, mais à un lieu. ↩︎
  6. Interprétée par Amanda Seyfried. ↩︎
  7. C’est un dialogue avec lui-même, et peut-être secondairement avec Dieu. Il annonce qu’au bout d’un an, il brûlera ce journal. ↩︎
  8. Bien entendu, ce prénom n’est pas choisi au hasard. Si Michael est le Joseph de l’histoire [comme le suggère le prénom du fils du révérend], alors il ne reste au révérend Ernst Toller qu’une position possible : celle de l’ange Gabriel qui annonce la naissance de l’enfant. La scène de lévitation du film serait alors comparable à l’envol de la colombe du Saint-Esprit. ↩︎
  9. Selon la formulation de Paul Celan : Die Welt ist fort, ich muss dich tragen↩︎
  10. Peu importe ici la cohérence chronologique : l’invasion de l’Irak date de 2003, tandis que la prise de conscience de la destruction des milieux de vie date des années 2010 ; mais la seconde est tout aussi immorale que la première. ↩︎
  11. Michael demande le prénom de l’enfant, ce à quoi le révérend répond : Joseph, avant de préciser : l’enfant tombé dans le puits. Il s’agit donc de l’enfant de l’Ancien Testament, le beau Joseph qui interprète les rêves, et non pas de celui du Nouveau Testament. Pourtant l’ambigüité reste. Joseph Toller ayant disparu, il y a place pour un autre Joseph. ↩︎
  12. Michael demande que ses cendres soient jetées dans les eaux saumâtres d’une décharge. ↩︎
  13. Dans la temporalité de l’Amérique du Nord.  ↩︎
  14. On parle, en américain, de megachurch↩︎
  15. Comme le prophète biblique Jonas. ↩︎
  16. Il est important de rester tout habillé, pour préserver la virginité de l’acte. ↩︎
  17. Edward Balq, le capitaliste sûr de lui, qui a les moyens de faire réparer l’orgue pour qu’une petite musique de ce genre se répande dans l’église. ↩︎
  18. On retrouve la problématique de Michelangelo Antonioni dans ses quatre films réalisés avec Monica Vittia : « faire famille », ce serait renoncer à la singularité, à l’essence de l’existence. Ce serait une démission devant les contraintes quotidiennes, les obligations sociales et mondaines du cycle de vie. En chantant dans l’église, Esther a chuté dans la compromission. Elle n’apporte rien d’autre qu’une jolie mélodie qui agrémente la petite spiritualité ecclésiastique. L’église n’est pas sacralisée, mais au contraire désacralisée.  ↩︎
  19. Dans First Reformed comme dans Master Gardener, un homme mûr, repenti, renoue avec la vie grâce à une femme plus jeune. Le cliché masculiniste de l’homme expérimenté qui séduit la jeune fille vulnérable, dans lequel l’autorité reste du côté de l’homme, est peut-être une des limites du cinéma de Paul Schrader, depuis Taxi Driver et au-delà. La Linda de The Card Counter (troisième film de la trilogie dite de la rédemption) n’a même pas accès à l’amour, elle reste une spectatrice impuissante.  ↩︎
Vues : 2

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *