Boyhood (Richard Linklater, 2014)

Entre une vie, un récit, une fiction, les bordures sont vivantes : incertaines, changeantes, imprévisibles

Pour Richard Linklater, concepteur, scénariste, réalisateur et « directeur » (le vocable anglais), ce film est à la fois une fiction, un documentaire – l’histoire d’une famille texane pendant la période de tournage (été 2002 – octobre 2013) -, et une expérience d’« autohétérobiographie ». Lui-même est né et a été élevé à Houston (Texas) – où il a joué au base-ball, comme on le voit dans l’une des scènes du film. Sa mère était professeur à l’université (comme Olivia dans le film) et, en 2020, il habitait toujours dans cet État. Voici ce qu’il en dit dans une interview : « C’est vraiment l’histoire de ma mère. Ce qui s’est passé entre le third et le fourth grade m’a marqué pour la vie. J’y pensais tous les ans. Ce sont des souvenirs que je devais réintégrer à la réalité et à la culture du moment »1. Autant que de sa propre biographie, il s’agit donc de la biographie de sa mère. D’ailleurs le film se termine par les sanglots maternels, juste avant que Mason prenne son autonomie. La suite des générations est représentée par la fille de Richard Linklater, Lorelei, qui joue le rôle de Samantha, la soeur de Mason. Un autre aspect du film semble avoir joué un rôle dans l’enfance de Richard Linklater : l’alcoolisme parental. Le réalisateur recompose dans ce film certains éléments de sa vie (autobiographie), par le biais du récit d’une autre vie (hétérobiographie), celle du jeune acteur (Ellar). Le réalisateur souhaitait qu’il ne joue dans le film que ce qu’il avait pu expérimenter dans la « vie réelle ». Or ses parents se sont séparés, il a eu des difficultés avec sa mère, et Patricia Arquette (l’actrice, pas le personnage) l’a aidé. Son intérêt pour la photographie, qui n’était pas prévu dans le scénario du film, a été intégré. Lui aussi, comme Mason, est parti au collège pour s’éloigner de ses propres parents. Entre le tournage (quatre jours par an) et la « vie réelle », il y a donc croisement, échange. (Mais après tout le tournage d’un film fait, lui aussi, partie de la vie réelle).

Autre dimension biographique : la jeunesse du garçon, c’est la vie adulte de la mère. On assiste à ses divorces, ses échecs, ses contradictions, ses tourments. Tout tourne autour de ses enfants. Qu’ils réussissent ou qu’ils échouent, elle pleure. Deux enfants, deux divorces, et le sentiment qu’il n’y a plus rien, comme si ses réussites professionnelles n’avaient aucune valeur. Le film de l’éducation d’un jeune homme est aussi celui de la tragédie d’une mère.

Deux dimensions opposées, contradictoires, coexistent :

  • l’incertitude des bords,
  • le contrat. Richard Linklater (le réalisateur) a fait un contrat avec lui-même (autobiographie), qui est aussi un contrat avec un autre (le jeune Ellar, acteur, hétérobiographie). 

Richard Linklater se raconte lui-même à travers la vie d’un autre (un jeune homme, un acteur) (autohétérobiographie), et aussi à travers la rupture avec cette autre histoire. L’autobiographie étant toujours interprétée par un autre, on finit par se demander de qui elle est. Cet autre, avec sa façon singulière d’interpréter (qui ?), c’est soi-même comme autre2

  1. Cahiers du cinéma, novembre 2019. ↩︎
  2. Dans une lettre à Georges Izambard, datée du 13 mai 1871, Rimbaud écrit : « Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! ». Deux jours plus tard, dans une autre lettre, cette fois à Paul Demeny, il précise : « Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. (…). La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dés qu’il la sait, il doit la cultiver (…). Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. (…). Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! » ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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