American Fiction (Cord Jefferson, 2023)

Pour réussir dans la vie sociale, médiatique, on n’échappe pas aux stéréotypes mais on peut contribuer à leur déconstruction.

Ce film produit par la MGM (Metro Goldwyn Mayer, propriété de Jeff Bezos) et diffusé par Amazon Prime Video, auquel l’Oscar du meilleur scénario a été décerné en 2023 par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, est le lieu d’une déconstruction paradoxale. D’un côté, il ridiculise le libéralisme apparent de l’élite blanche qui masque de profonds préjugés racistes, et d’un autre côté, il donne l’impression que la même élite blanche est capable de se moquer d’elle-même. D’un côté, il montre que la condescendance à l’égard des Noirs peut passer par leur célébration; et d’un autre côté, il montre à quel point les Noirs sont piégés dans les contradictions du système. Ce n’est pas un hasard si ses principaux auteurs sont des métis culturels et généalogiques. Percival Everett, auteur du livre Erasure (2001) à l’origine du scénario écrit par Cord Jefferson, a la peau noire. Auteur inclassable, à la frontière de différents genres, il enseigne lui aussi à Los Angeles et ressemble par bien des aspects au personnage principal du film, Thelonious « Monk » Ellison. Le réalisateur est lui aussi métis (mère blanche, père noir)1. Sans cette dimension auto-fictionnelle, autobiocinématographique2, le film n’aurait pas la même profondeur. Dans la personnalité clivée de Thelonious Ellison, les deux hommes s’affirment et s’effacent (erasure), et les contradictions s’accumulent. Dans le récit du film, une institution largement dominée par le pouvoir Blanc octroie un prix prestigieux au livre le plus noir possible; et dans la réalité, par le biais des Oscars, une autre institution largement dominée par le pouvoir Blanc distingue un film de Noirs (ou plutôt d’hommes de couleur) qui s’en prend à leur intégrité. Pour dénoncer la fausse attribution aux Noirs de tics langagiers, d’expressions vulgaires et d’actions brutales, auto-destructrices, il faut mobiliser une institution bien-pensante, ravie de pouvoir affirmer : Vous voyez, les Noirs et les Blancs sont pareils, alors que la grande qualité du film, c’est de démontrer tout le contraire, car en vérité, ça n’est pas pareil, ça ne peut pas être pareil quand le racisme habite chaque comportement, chaque petit recoin de la société. Le film n’est pas isolé du système, il en fait partie3. En démontant la machinerie même de fabrication des préjugés sur les Noirs, il se met lui aussi dans la position des puissances culturelles capables de tirer profit de tout, y compris de leur auto-dénonciation.

Reprenons l’histoire. Thelonious Ellison, dit « Monk »4, est un homme noir, professeur d’anglais dans un collège de Los Angeles, et en outre écrivain. Ses livres se vendent peu, et la franchise avec laquelle il aborde les questions de racisme dans son établissement n’est pas très bien vue5 – on lui conseille de se retirer quelque temps pour prendre du recul. Le fait qu’il ait la peau noire n’a pas eu tellement d’importance dans sa vie, croit-il, surtout depuis qu’il s’est éloigné de sa famille qui vit à l’autre bout de l’Amérique, à Boston, une famille de la bourgeoisie noire assez typique6 mais plutôt dysfonctionnelle où son père décédé, sa soeur Lisa et son frère Cliff7 sont tous médecins. Donc, un jour, il reçoit un appel de sa soeur qui l’informe de la maladie de sa mère (Alzheimer) et lui demande de revenir à Boston. Il s’exécute, et soudain sa soeur meurt d’une crise cardiaque. Comment faire pour s’occuper de sa mère ? Il n’a pas d’argent, Cliff qui vient d’abandonner sa famille pour vivre avec des hommes n’en a pas non plus, et la maison familiale est hypothéquée. Alors il a une idée, il prend une décision ou plutôt une décision se prend en lui. À l’exemple de Sintara Golden, une écrivaine noire à succès, il écrit sous pseudonyme (Stagg R. Leigh) un livre dans un style totalement différent, une parodie dont tous les personnages (Noirs) répondent exactement aux stéréotypes en vigueur : argot, violence verbale, blessure narcissique, ghettoïsation misérable. D’abord intitulé My Pafology, le film remporte un succès colossal sous le titre Fuck, on lui achète les droits pour un film auquel il est invité à contribuer, sous l’identité de Leigh, un fugitif recherché par la police. La situation se complique encore plus quand le même homme est invité à participer au jury d’un prix littéraire dans lequel le livre Fuck prétend au grand prix. C’est alors que son dédoublement d’identité est le plus douloureux : il vote contre son propre livre (qu’il méprise) en compagnie de l’autre Noire du jury, Sintara, tandis que les Blancs sont fascinés par l' »authenticité » de son ouvrage parodique. Dans cette histoire qui est aussi familiale et romantique, la question se pose de savoir qui est vraiment Thelonious « Monk » Ellison. Aurait-il pu écrire Fuck s’il ne s’était pas, d’une façon ou d’une autre, identifié aux stéréotypes ? Déjà dans son enseignement, il ne refusait pas l’usage du mot nègre, il se démarquait du faux respect compatissant des Blancs libéraux, tout en écrivant à leur façon, dans leur style académique.

Les paradoxes du film sont aussi les paradoxes de l’homme, paradoxes non-dits qui se révèlent dans son mutisme à l’égard de son entourage. Il ne dit rien de sa double identité à la femme qu’il aime, Coraline. Seul son éditeur est au courant, et quand la question du dévoilement est posée à la fin du film, on passe de la fiction à la méta-fiction. Quelle fin choisir ? Le réalisateur-scénariste (Blanc), mis en scène sous le nom de Wiley, demande au véritable écrivain de trouver la solution. On fait plusieurs essais, et finalement, plutôt que par un aveu banal, le film se termine par une sorte de climax, un sommet dans la confusion : la police vient assassiner le faux écrivain Leigh, faux meurtrier en cavale supposé dangereux. On revient au plus usuel des stéréotypes : le Noir assassiné par la police. Le vrai Monk n’aura pas échappé à son destin – comme si toute sa vie d’écrivain avait été fausse, et s’il n’avait rejoint sa véritable existence, c’est-à-dire sa mort, que dans la parodie. Aurait-il, en tant qu’intellectuel blanchi, été mort dès le départ ? Il avait récusé sa famille, sa généalogie, sa couleur de peau et même sa langue, et les voici qui font retour, à peine cryptés. Il doit, comme on dit, les assumer, dans les pires conséquences. La fiction sert à ça, car dans la vie réelle il est un homme comme les autres, ni Noir ni Blanc, Noir et Blanc. Il peut se promener en voiture de sport avec son frère, personne ne vient l’assassiner.

La compétition littéraire obéit à des règles qui peuvent sembler acceptables si elles sont prises séparément, mais qui aboutissent à des situations absurdes quand elles opèrent toutes ensemble. Règle n°1 : Plus un texte correspond aux attentes du public, et plus il a de valeur de marché. Les précédents livres de Monk étaient trop originaux, ils n’étaient pas vendables. Règle n°2 : Thelonious Ellison étant un bon écrivain, tous ses écrits confirment sa qualité, y compris les plus parodiques8. Règle n°3 : Un livre ayant du succès s’inscrit dans la littérature générale, tandis qu’un livre qui ne se vend pas est relégué dans la littérature thématique. Cette règle aboutit à inverser les classifications : les ouvrages généraux de Monk sont classés dans la littérature noire (à cause de la couleur de peau de l’auteur), et l’ouvrage noir parodique de Monk est classé dans la littérature générale (malgré son caractère étroitement normé). Règle n°4 : Les choix des pouvoirs en place ne tiennent ni à leur goûts, ni à leur jugement littéraire, mais à la confirmation de leurs préjugés. Ces quatre règles apparemment logiques mettent en place l’aporie du White Gaze.

C’est ainsi qu’on en arrive à la qualité primordiale du film : il arrive à se déconstruire. Ne se tenant pas lui-même à l’abri de la critique, entraînant les ingrédients de son propre succès dans sa dénonciation, il multiplie les mises en abyme. Le personnage Thelonious « Monk » Ellison présentifie la somme des contradictions insolubles dans lesquelles d’innombrables Noirs, notamment les deux créateurs, Percival Everett et Cord Jefferson, ont à vivre. Le film n’est pas militant, il ne propose aucune solution, mais il contribue à détricoter, dénouer quelques évidences qui empestent, voire détruisent, la vie de plus d’une personne. C’est le chemin nécessaire à la suite du mouvement, le prochain « pas au-delà ».

  1. Déclaration de Cord Jefferson « Pour réaliser un film, j’ai attendu de trouver une histoire que je ressente en moi jusqu’au niveau moléculaire. Quand j’ai lu ce roman et quand j’ai écrit ce script, c’était comme : Je connais tout ça tellement bien. Je connais cette histoire, ces personnages, et les thèmes du film dans mes os ». ↩︎
  2. Des éléments d’autobiographie faisant un pas de côté en direction du cinéma. ↩︎
  3. Pour d’obscures raisons, il n’est pas sorti dans les salles françaises. Le pays où les « statistiques ethniques » sont interdites peut difficilement se regarder en face. ↩︎
  4. Interprété par Jeffrey Wright. Le prénom et le sur nom sont une évidente allusion au pianiste Thelonious Sphere Monk (1917-1982), connu pour ses improvisations dissonantes, comparables peut-être à l’ouvrage improvisé Fuck. On retrouve des allusions à ce musicien dans la musique de Laura Karman. ↩︎
  5. Voulant présenter dans sa classe une nouvelle de Flannery O’Connor traduite en français sous le titre Le nègre factice (1955), il se heurte à l’opposition d’une étudiante blanche aux cheveux bleus qui refuse la mention du « n-word ». ↩︎
  6. Entre la domestique dévouée et le père adultérin, le scénario ne se refuse aucun cliché. ↩︎
  7. Interprété par Sterling K. Brown. ↩︎
  8. On pense évidemment à Romain Gary. ↩︎
Vues : 2

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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