La fille de 15 ans (Jacques Doillon, 1989)

Un réalisateur qui présente une jeune fille comme perverse, calculatrice, manipulatrice, pour mieux la manipuler, l’objectiver, s’en servir

Ce film, tourné au printemps 1987 et sorti en 1989, n’a pas provoqué beaucoup de réactions à l’époque malgré son pitch assez audacieux : Juliette (15 ans), interprétée par Judith Godrèche qui avait effectivement 15 ans au moment du tournage, part en vacances aux Baléares avec son petit ami Thomas, interprété par Melvil Poupaud (14 ans et demi), qui avait effectivement 14 ans et demi au moment du tournage, accompagné par Willy, père de Thomas récemment divorcé, interprété par Jacques Doillon lui-même, qui avait 44 ans au moment du tournage. Sur place, avec l’accord de Thomas, Juliette décide de séduire Willy. Ce n’est pas très difficile car Willy est déjà sous son charme (il n’arrête pas de la regarder). Ils font l’amour, Thomas est ravagé, le père honteux s’en va, laissant les deux adolescents seuls dans la belle maison d’Ibiza.

Un tiers de siècle plus tard, le 6 février 2024, la comédienne dépose une plainte contre Jacques Doillon pour viol sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité1. Cet événement largement médiatisé2 est rarement associé au contenu purement fictif, dit-on, du film. Cela conduit à poser une question simple : le film peut-il être mis directement en relation avec la plainte de 2024 ? Cela supposerait qu’existe entre les personnages du film et la personnalité des acteurs une relation étroite, voire plus, une quasi-identité. Judith Godrèche a raconté qu’elle avait été elle-même à l’origine du scénario3. Elle a dans le film le même âge, probablement le même type de spontanéité, de comportement, que dans la vie. Au-delà des détails du récit, consciemment ou inconsciemment, les acteurs jouent vraiment, réellement, leur propre rôle. Cela vaut dans le présent du tournage, et aussi sur la longue durée. Quand Juliette déclare à Thomas qu’elle a décidé de séduire son père, « lui faire tourner la tête, pour le faire tomber et s’en débarrasser », elle ne fait pas que jouer un rôle, puisque la vraie Juliette Godrèche n’a pas agi autrement : elle l’a séduit (en 1987), lui a fait tourner la tête, puis elle l’a fait tomber et s’en est débarrassé 37 ans plus tard. Entre la femme de 51 ans et l’homme de 80 ans, l’histoire se répète. En l’accusant, dans le film, d’être un cochon, elle ne fait qu’anticiper ce qu’elle soutiendra plus tard devant les caméras4, avec une petite différence : dans le film, il semble acquiescer, alors que plus tard, le jeudi 22 février 2024, il portera à son tour plainte contre elle pour diffamation5

Dans le film, Juliette apparaît comme calculatrice, perverse. C’est elle qui laisse son copain Thomas dans la solitude pour tendre un piège à Willy. Dans le combat qui s’engage, la posséder sexuellement ne fait pas de Willy un vainqueur, au contraire, c’est Juliette la gagnante. Elle se débarrasse de lui, le fait fuir, et peut s’en vanter auprès de Thomas. Mais dans la réalité, la situation est inversée. En tournant le film, Jacques Doillon tend un piège à Judith Godrèche. Il a trouvé le moyen de la posséder sous le prétexte de la scène 79 prévue par le scénario. Les Cahiers du cinéma de l’époque6, ne sont pas dupes de son double jeu : « Willy a beau admirer la belle dormeuse, comme il contemple la perfection du paysage, il sent, il sait que son regard n’est plus neutre, qu’il est cruel, qu’il n’a plus qu’une seule visée, abolir la distance qui le sépare de la comédienne. La mise en scène n’est plus seulement un problème d’esthétique. C’est ici que la métamorphose du corps-metteur en scène en corps-acteur s’impose. » Jacques Doillon, le réalisateur, n’est pas intéressé par Juliette, le personnage, mais par Judith, la jeune fille. Le film n’est pas seulement une affaire de regard, c’est une affaire de corps. On a pu le constater dès le prologue à Paris : en la touchant, il la transforme en objet sexuel.

On peut présenter autrement le film en évoquant une circulation de l’innocence. Dans le film (fictif), les deux garçons sont innocents. Willy est séduit, manipulé, tandis que son fils Thomas, qui désapprouve le piège tendu par Juliette, voit tout, entend tout, et se réfugie dans la solitude. Le père et le fils s’aiment, ils sont solidaires, pas concurrents. Juliette est vindicative, cruelle, c’est une garce plutôt qu’une jeune fille. Elle arrive à ses fins : humilier le père et dominer le fils. En 2024, l’innocence a changé de camp : elle est entièrement du côté de Judith Godrèche, l’enfant, tandis que Jacques Doillon, l’adulte, est entièrement et absolument responsable de tout ce qui est arrivé. Dans la nouvelle perception, la victime (réelle) ne peut être que l’enfant dont le consentement, s’il a existé, n’a aucune valeur. Il est légitime de s’interroger sur la radicalité de ce déplacement. Qu’en était-il du désir de Judith à cette époque ? On peut imaginer qu’il ressemblait au désir de Juliette : un souci de plaire, une curiosité, et peut-être même une attirance, qui sait. Quand Willy la regarde, elle ne sait pas si elle doit apprécier ce regard ou le détester. On ne peut rien exclure, et le contenu du film, toujours ambigu, ne permet pas d’écarter complètement cette dimension désirante de la jeune actrice. Il se pourrait que le témoignage d’aujourd’hui soit simplificateur, réducteur, qu’il efface le trouble d’hier. La complexité de la relation apparaît dans la scène d’amour elle-même. On voit leur différence d’âge, mais la scène est brève, assez chaste, on ne peut pas deviner les 45 prises dont Judith Godrèche a parlé plus tard. 

Il pourrait y avoir, dans le film, un double fantasme et une mise en suspens. Le fantasme de Juliette aurait été l’idée inconsciente de posséder le père et le fils, chacun à sa manière7, hors sexe ou par le sexe. Le fantasme de Willy aurait été celui de redevenir jeune en se débarrassant de son propre fils – une sorte d’Œdipe inversé. Ces deux fantasmes étant scandaleux, inacceptables8, honteux, sont refoulés. Ils conduisent à un arrêt, un suspens du désir. Pour l’adolescente, ce suspens s’est durci, aggravé, jusqu’à la plainte de 2024; pour le réalisateur, il n’a pas duré. Au contraire, Jacques Doillon a multiplié les « conquêtes » féminines, de tous âges.

  1. Le cinéaste est accusé de l’avoir violée en marge et au cours du tournage de La Fille de 15 ans. Selon la déposition de Judith Godrèche, les faits se sont déroulés dans la maison de Jane Birkin, (la compagne du cinéaste à l’époque), rue de la Tour, à Paris, et plus précisément dans le bureau de Jacques Doillon. ↩︎
  2. Le jeudi 29 février 2024, Judith Godrèche s’est même exprimée au Sénat, devant la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances. ↩︎
  3. « Je crois que c’est un film qui devait s’appeler La Petite Magicienne, dit-elle dans sa plainte. Je le rencontre et je lui dis que j’ai écrit un livre (…). Cela raconte l’histoire d’une fille et d’un frère, et le père essaie de la voler au frère. Je parle à Doillon de mon livre et il me dit de lui déposer mon manuscrit. Quelque temps après, il me rappelle et il me dit qu’il ne va pas faire le film qui devait se faire mais plutôt un film sur moi. Pour ce faire, je devais venir chez lui. » Judith Godrèche a aussi revendiqué une contribution au scénario du film La Désenchantée, tourné l’année suivante avec Benoît Jacquot. Dans ce dernier film, Judith s’appelle Beth. Les dernières lettres sont conservées, alors que dans le film de Doillon, ce sont les premières lettres (Judith/Juliette). A eux deux, les réalisateurs ont absorbé toute la jeune fille. ↩︎
  4. Judith Godrèche a déclaré : « Sur le tournage, c’était hallucinant. Il a engagé un acteur (…), il l’a viré et il s’est mis à la place. Tout à coup, il décide qu’il y a une scène d’amour, une scène de sexe entre lui et moi. On fait quarante-cinq prises. J’enlève mon pull, je suis torse nu, il me pelote et il me roule des pelles. » Tout cela se déroule sous les yeux de Jane Birkin, sa compagne d’alors, qu’il a engagée comme assistante sur le film. « Il embrassait vingt fois de suite Judith Godrèche en me demandant quelle était la meilleure prise. Une vraie agonie ! », a raconté Birkin dans son journal intime paru en 2018, Munkey Diaries. Jacques Doillon a répondu que cette scène d’amour était prévue à l’avance dans le scénario. Selon lui, le changement d’acteur a été décidé par le producteur, en raison « de problèmes de rythme qui ne s’accordait pas à celui des adolescents ». Il n’y aurait pas eu 45 prises comme l’affirme l’actrice, ni 20 comme le dit Jane Birkin (avec qui il a vécu de 1980 à 1992), mais 8 ou 9.
  5. Il est vrai que Judith Godrèche l’a aussi accusé de tourner avec des enfants dans le but de coucher avec eux, ce qui ne semble pas corroboré par d’autres exemples précis. ↩︎
  6. N°423, septembre 1989, sous la plume de Thierry Jousse? ↩︎
  7. Elle pourrait se venger ainsi d’être une fille car, comme elle le dit à un moment, elle aurait préféré avoir, elle aussi, un « truc ». ↩︎
  8. Ils le sont encore plus après la libération #Metoo de la parole féminine. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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