La Désenchantée (Benoît Jacquot, 1990)

Un film ambivalent qui embellit l’ambivalence d’une jeune fille envers ce qu’elle a à subir.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu à sa sortie et qui ont la curiosité de le voir en 2024, après l’ouverture, le 7 février 2024, d’une enquête pour viol sur mineure visant le réalisateur Benoît Jacquot, consécutive à la plainte déposée par Judith Godrèche, ce film est une sorte de confirmation. Tout se passe comme si, dès le départ, cette jeune fille de 17 ans1 était vouée à la prostitution. Sa mère, immobilisée au lit, se prostitue, et la famille (monoparentale) qu’elle forme avec son frère Rémi n’a pas d’autre ressource. Bonne élève, passionnée par la poésie de Rimbaud, Beth navigue entre un jeune homme qui la traite avec brutalité, quelques jeunes gens de son âge qui l’indiffèrent, et des rencontres de hasard sur lesquelles elle ne peut pas s’appuyer. Sans doute aurait-elle pu prendre un autre chemin, mais le scénariste (Benoît Jacquot2) choisit celui-ci, pour reprendre les mots qu’il utilisait à l’époque : « C’est l’histoire de la mère qui vend sa fille à un oncle riche », sans jamais penser qu’au fond, un jour, on pourrait penser que c’est lui, l’oncle riche. On pourrait penser que les parents de Judith Godrèche, psychologues, ont laissé agir l’oncle, culturellement riche.

Ce film a été apprécié à sa sortie. Il est le « film du mois » du numéro 437 des Cahiers du Cinéma(novembre 1990) où il est présenté sous le titre Beth dans la jungle, jeu de mot qui renvoie à La Bête dans la Jungle, film tourné deux ans plus tôt par Benoît Jacquot3. Le film est introduit de la façon la plus admirative : « Vitesse, concision, sens de l’ellipse, telles sont les qualités qui font de La Désenchantée le meilleur film français depuis longtemps. Un cinéaste qui retrouve la force crue d’un premier film, une actrice révélée par la lumière, Benoît Jacquot et Judith Godrèche, une de ces rencontres qui font les films cristallins ». Thierry Jousse repère les nombreux échanges d’argent qui ponctuent le film, mais plutôt que d’échange sexuel, il préfère parler du « mouvement très beau de l’innocence de Beth, impossible dualité de l’enfant-adulte », etc, une phraséologie passablement stéréotypée. Dans l’interview qui suit4, l’écart se creuse entre Benoît Jacquot, pour qui Beth n’est autre que Judith Godrèche elle-même5, et l’actrice qui rejette cette hypothèse : « Je te disais sans cesse qu’il était très important pour moi de ne pas avoir à jouer moi-même, ce qui m’embêtait beaucoup. J’avais vraiment envie de jouer un personnage à qui il arrive des choses qui ne pourraient a priori jamais m’arriver, pour me trouver dans des situations inédites », ce qui ne l’empêche pas de préciser, un peu plus loin : « Rimbaud, c’est tout pour moi. Depuis que je l’ai lu en tout cas, c’est le plus beau. A la fois physiquement et littérairement. La première fois que Beth voit Rimbaud en photo, ce qu’elle ressent est plus physique qu’intellectuel ». Beth et Judith ne se séparent que pour se recoller, dans une tension entre distanciation et identification qui reflète l’autre tension de l’adolescente entre sexualité et enfance, échange social et innocence.

On en revient à la question initiale : quel rapport y a-t-il entre le film de 1990, aujourd’hui rejeté par Judith Godrèche comme faisant partie d’un « système » patriarcal, sa relation avec Benoît Jacquot, elle aussi rejetée dans les ténèbres du même système, et la polémique déclenchée en 2024 ? Dans le film, l’oncle riche, médecin, se nomme le Dr Calvert, un calvaire qui pourrait être incarné par Benoît Jacquot. Celui-ci affirmait à l’époque que ce calvaire était aussi une grâce – car la jeune fille réussissait, par ingénuité et aussi un certain cynisme, à se dissocier du geste qu’elle devait accomplir (la prostitution). 

Judith Godrèche ne supporte plus de voir la moindre image de ce film6 qui était présenté à l’époque comme leur œuvre commune. Tourné autour de son image, de son corps, de son visage, de ses mouvements, il ne serait que le résultat d’un désir phallique, de ce qu’on appellerait aujourd’hui le male gaze7. C’est l’occasion de revenir sur un mot : emprise. Dans son roman quasi-autobiographique de 1995, après sa séparation, Judith Godrèche parlait encore d’amour : « Je te quitte, je te quitte même si je t’aime, je te quitte pour savoir quelle est la vraie vie. Pour essayer d’être »8. Trente ans plus tard, elle dit à peu près le contraire : « J’aurais voulu que Benoît accepte d’être mon ami, de ne pas m’avoir, je ne voulais pas de son corps. Très vite, il me dégoûtait ». Elle n’avait aucune attirance pour lui, dit-elle. Dans Le Monde du 8 février 2024, on peut lire le détail, effarant, de ce qu’elle lui reproche : violence, perversion, rapports sexuels forcés, enfermement. Mais ne nous éloignons pas du film dont le tournage se situe à peu près à mi-parcours de leur relation9. Beth semble libre, indépendante, autonome, mais elle est incapable de se détacher de sa mère et accepte d’en prendre la suite. Elle est prête à séduire le plus laid et le plus insignifiant des garçons, mais elle reste attachée à un jeune homme, cet autre qui la bat (comme Benoît Jacquot). Elle a du talent comme le reconnaît sa professeure, mais elle ne veut pas continuer à étudier. Elle dénonce toute dimension d’intérêt, de calcul, mais elle multiplie les défis, les transactions, la vengeance. L’amour est repoussé dans les coins, les zones secondaires : entre elle et Rimbaud (poétique), et entre Chang et elle (dissymétrique). L’ambivalence est partout. Alors que le mot emprise suppose une distinction nette entre la victime innocente, réputée passive, et le prédateur pervers, réputé actif, seul et unique coupable, le film multiplie les tensions, les équivoques. Il a pu y avoir, durant les six ans de vie commune, autant de paradoxes, de bizarreries, de contresens, de brouillage. Dans l’ambiguïté du film, on retrouve l’ambiguïté de la relation.

  1. Judith Godrèche est née le 23 mars 1972. Au moment du tournage, alors qu’elle était déjà installée en couple avec Benoît Jacquot, elle avait elle aussi 17 ans. Le couple a duré jusqu’en 1992, trois ans avec que la jeune femme ne publie un roman intitulé Le point de côté où elle décrit la relation étouffante, plus tard désignée comme emprise, qu’elle avait avec cet homme. ↩︎
  2. Judith Godrèche affirme qu’elle a contribué au scénario, mais elle n’est pas nommée. ↩︎
  3. Ce film inspiré par Henry James évoque l’impossibilité de l’amour. ↩︎
  4. Il est significatif que Benoît Jacquot et Judith Godrèche aient répondu ensemble à la demande d’entretien de Thierry Jousse et Serge Toubiana. Ils n’ont pas le même point de vue mais ils sont, à ce moment, indissociables. ↩︎
  5. « Le point de départ, c’est un film avec et sur Judith. Faire un film écrit, pensé avec l’idée d’elle, et autant que possible, elle tout le temps. Eviter la dispersion des personnages pour que ce soit vraiment concentré sur elle, et sur ce qui lui arrive, sans jamais quitter sa présence ». Et plus loin : « Rencontrer Judith m’a fait concevoir ce film-là. » ↩︎
  6. Laure Adler s’est excusée auprès d’elle pour avoir montré un extrait du film à la fin de son interview de 1995 sur le roman, probablement auto-fictionnel, Le point de côté↩︎
  7. Concept inventé en 1973 par Laura Mulvey. ↩︎
  8. C’est ce que dit son personnage, Juliette. On peut supposer, y compris d’après ses déclarations, qu’elle pensait cela à l’époque. ↩︎
  9. Leur relation commence en 1986, à l’occasion du tournage du film Les Mendiants, elle se termine en 1992.  ↩︎
Vues : 2

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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