The Sweet East (Sean Price Williams, 2023)

La position unique d’une jeune fille qui s’évade de tous les conflits, erre entre les pouvoirs sans jamais se laisser instrumentaliser par aucun d’entre eux.

La jeune fille de 16 ans (ou mettons, 14 à 18 ans) fascine depuis longtemps les réalisateurs, de Luis Bunuel dans son dernier film (L’obscur objet du désir, 1977) à Stanley Kubrick (Lolita, 1962), à Benoît Jacquot ou Jacques Doillon qui sont allés au-delà de la fascination. Ici la jeune fille s’appelle Lillian1, elle s’ennuie fermement pendant un voyage scolaire à Washington où son petit ami la plaque et décide de prendre un peu de distance, s’amuser toute seule. Le résultat dépasse toutes ses espérances : après une fusillade dans une pizzeria2 qu’un illuminé QAnon soupçonne d’abriter des violeurs pédophiles, elle s’échappe par le miroir fêlé des toilettes3 en compagnie d’un zonard de passage, rencontre des anarcho-punks antifascistes, activistes ou artivistes (artistes auto-proclamés de l’écologie), puis un universitaire suprémaciste obsédé par Edgar Poe, néo-nazi qui semble pleutôt calme, gentil, alors qu’il transporte une valise de billets destinée à acquérir des armes, puis des cinéastes hystériques, bavards, intellos, qui font d’elle une star de l’écran, avec lesquels elle tourne un film historique du XVIIIè siècle qui se termine par une fusillade provoquée par les dits néo-nazis dont elle échappe de justesse, avant de trouver refuge dans la baraque d’une secte islamiste passionnée de musique électro et d’être recueillie par un moine rigoriste qui appelle la police pour la reconduire à la maison. Cette succession hétérogène qui ressemble à un fantasme ou à un surf incontrôlé sur les pires réseaux, est présentée dans le film comme une série de rencontres dans la vraie vie, un vécu réel, concret. Confrontée à ces radicalités étranges et/ou extrêmes, pas tout à fait infamilières car elles sont caractéristiques de l’Amérique d’aujourd’hui, Lillian, candide et espiègle, se laisse entraîner ou plutôt enfermer, chaque fois attirée dans un espace clos où on cherche à la contrôler avant sa fuite dans une course burlesque, un voyage improbable, les épisodes ridicules d’une vaste farce.

Le film est un road movie qui longe l’Atlantique d’un Etat à l’autre, de la Caroline du Sud (son domicile familial) au Capitole (la pizzeria) au Maryland (les punks) aux rives de Delaware (le suprémaciste) à la ville de New York (les cinéastes), à la forêt du Vermont (les islamistes), puis revient dans sa maison de banlieue, entre le drapeau américain défoncé ornant le porche et une télévision diffusant les images d’une catastrophe4. Il oppose la violence du Far West, espace mythique de tous les possibles, à la douceur très relative du Sweet East, où le champ des possibles (pas moins violent) s’ouvre au fantasme. C’est un voyage dans l’espace, dans le temps et dans la folie des hommes qui met sur le même plan des « marges » disparates qui semblent elles-mêmes perdues, égarées, faute d’un centre auquel se référer ou s’opposer.

Dans tous les plans, au centre de l’image, se trouve Lillian, comme si le réalisateur était fasciné par cette actrice, à la façon dont Benoît Jacquot a été, lui aussi, fasciné par Judith Godrèche lors du tournage de La Désenchantée (1990). Le rythme rapide figure, de la même façon, la liberté de la jeune fille, l’attrait qu’elle exerce, son énergie tumultueuse, chaotique. Mais, contrairement à d’autres réalisateurs, Sean Price Williams évite le male gaze. Même dans ses tentatives de séduction, elle n’est jamais transformée en objet sexuel.

Pourquoi fallait-il, pour occuper cette place, précisément une jeune fille de 16 ans ? Lillian est insaisissable. On ne peut pas s’en emparer. Elle est l’héroïne ballotée, sans croyance définie, changeant d’identité à chaque aventure, se racontant à travers l’histoire d’une autre, traversant l’écran, échappant à l’emprise des mâles, mais pas pour autant libre ni indépendante car elle ne décide de rien – même la fuite s’impose à elle sans qu’elle l’ait vraiment voulu. Curieuse de tout, avide de voir et de comprendre, elle ne maîtrise rien et ne cherche même pas à maîtriser. À chaque fois, elle évite miraculeusement le danger, pas par courage mais plutôt par naïveté, incompréhension des enjeux. Tout en acquiesçant, en absorbant tout, elle a la capacité unique de suspendre le monde, s’en détacher, renoncer à tout rapport de force, à tout pouvoir y compris quand elle se trouve en possession d’un sac entier de billets de banque ou quand elle fait les grands titres des fanzines. Sans projet ni intentions, elle semble neutraliser par sa seule présence les conflits à travers lesquels elle est forcée de circuler. Incapable d’analyser ce qui lui arrive, sans passé ni culture, dépourvue des préjugés et des outils mentaux qui nous servent d’habitude pour nous orienter, elle reste elle-même. Mais justement, qui est-elle ? Elle est ce lieu impossible, détaché de tout, intérieur et extérieur au monde, à égale distance du bien et du mal, que seule une jeune fille encore flottante entre enfance et âge adulte, entre innocence et intérêt, semble pouvoir occuper.

  1. Interprétée par Talia Ryder. ↩︎
  2. Allusion aux théories conspiratistes sur le Pizzagate de 2004. ↩︎
  3. L’envers du miroir dissimule un tunnel – allusion directe à l’Orphée de Cocteau (1949) et indirecte à Alice au pays des Merveilles (Tim Burton, 2010). ↩︎
  4. C’est là qu’on voit apparaître la morale de l’histoire : « Suivre sa voie, vivre sa vie, c’est la chose la plus dure à faire quand on vient d’un endroit sans espoir ». ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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