Le chanteur de jazz (Alan Crosland, 1927)

Le premier film parlant a pour thème la dissociation voix/corps/identité; il voudrait faire croire à leur coïncidence, si elle était possible.

Résumé (Wikipedia modifié) : 

Le Chanteur de Jazz qui donne son titre au film est un Juif appelé Jakie Rabinovitz qui chante aussi bien que son père, le hazan (chantre) de la synagogue. Il mène une double vie : entre le sacré et le profane, entre la loi du père et l’amour de la mère, il ne choisit pas. Un jour, son père le trouve en train de chanter dans un bar, et le chasse du foyer familial. Quelques années plus tard, Jakie est chanteur de jazz dans un night-club et se fait appeler Jack Robin. Il est remarqué par l’actrice Mary Dale, qui se propose de l’aider à faire carrière. Propulsé sur les scènes de Broadway pour y faire un nouveau spectacle, il s’apprête à devenir la nouvelle vedette de la chanson sous les traits d’un blackface. Mais le concert tombe le soir de Yom Kippour, et le père de Jakie, très malade, est incapable de chanter à la synagogue. Sa mère et un voisin essaient de convaincre Jakie de renoncer à son show et participer à la célébration. Incapable de résister, il se précipite à la synagogue pour y chanter le Kol Nidre, la prière traditionnelle. Son père meurt dans la joie. Quelques années plus tard, Jakie est de nouveau sur les planches et obtient un immense succès, sous le regard de sa mère.

Généralités.

6 octobre 1927. Le cinéma a à peine trente ans. C’est l’art le plus jeune et, de très loin, le plus populaire. C’est aussi un art à l’esthétique quasi parfaite, comme le prouvent aussi bien les comédies burlesques de Buster Keaton (la Croisière du Navigator) que les comédies dramatiques de Chaplin (le Kid, 1921 ; les Lumières de la ville, 1931), les folies baroques d’Erich von Stroheim (Folies de femmes, 1922), les films sociaux de King Vidor (la Foule, 1928) et le plus beau des films pastoraux, L’Aurore (Murnau, 1927). À Hollywood bien sûr mais aussi à Moscou, où, à la suite de la révolution soviétique s’est développée une industrie importante dominée par la figure imposante du cinéaste Sergueï M. Eisenstein (le Cuirassé Potemkine, 1925). Un cinéma mêlant propagande et avant-garde prend son essor. C’est un art universel dont le langage est compréhensible dans tous les pays. 

Nombre de stars ne vont pas survivre au passage au parlant. Gloria Swanson, Buster Keaton, Louise Brooks sont, parmi beaucoup d’autres, les victimes de ce bouleversement. Si quelques-uns résistent – au premier rang desquels Greta Garbo, « la divine » –, le cinéma parlant engendre ses propres vedettes. Comme aux débuts du cinéma, il va d’abord puiser dans le vivier du théâtre, avant que ne s’imposent de jeunes comédiens comme Clark Gable, Jean Harlow, Cary Grant ou Humphrey Bogart.

Le 6 octobre 1927 donc, a lieu un événement qui va changer la donne : la projection du Chanteur de jazz, premier film parlant de l’histoire, réalisé par Alan Crosland. L’enthousiasme du public est tel que tous les studios se lancent dans la production de films parlant, quitte à rajouter du son a posteriori sur des films muets. Cette nouvelle technique impose des contraintes imprévues : il faut cacher les micros, insonoriser les caméras, ce qui complique la tâche des réalisateurs. Pendant quelques années, on assiste à une certaine détérioration de la qualité des films, qui deviennent statiques et bavards.

Analyse

Tout se passe dans la dernière partie du film comme si Jakie Rabinovitz pouvait réconcilier les deux parties de sa vie, comme s’il pouvait en même temps faire partie de la communauté juive (chanter à la synagogue) et participer du monde du spectacle (chanter dans les bars, les salles de variétés). Faut-il considérer cette conciliation comme un but à atteindre, ou au contraire la dénoncer comme un mensonge, un escamotage, un déni ? Est-elle possible en général, dans la vie sociale, ou seulement par le biais du cinéma ou de l’art ? Peut-on vivre à la fois, ou parallèlement, dans le sacré et dans le profane ? Dans le récit du film, la question politico-religieuse est redoublée par une question personnelle : peut-on respecter à la fois la loi du père et l’amour de la mère ? Ou bien cela n’est-il possible que si le père est mort, déjà mort ?

Le premier film parlant pose la question de la voix. Cet objet qui était jusqu’alors exclu du cinéma y fait une entrée fracassante, sous la forme d’une musique nouvelle (le jazz), portée par un homme qui change de nom, se déguise (le blackface) pour rendre hommage à une autre minorité (les Noirs)1. C’est tout un passé qui est brisé par cette insertion. Le temps d’un film, Jakie voudrait incarner la coïncidence d’identités multiples. Cet espoir qui était valorisé à l’époque est le plus souvent condamné aujourd’hui. Il est redoublé par la difficulté pratique rencontrée pour réconcilier la voix et l’image. Le film, chantant pour un quart environ, est muet pour les trois autres quarts. Au moment du kol nidré (le début de la cérémonie du Kippour), Al Jolson est remplacé par un véritable cantor qui chante en play-back – un procédé qui, jusqu’à aujourd’hui, prend acte de la non-coïncidence entre le corps et la voix. Tous les problèmes du cinéma moderne sont posés, d’emblée, dans une intrigue émouvante, tragique, un mélodrame.

  1. On ne fera pas ici allusion au mouvement woke, qui était déjà en gestation dans la tradition anti-esclavagiste. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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