Être sans destin (Lajos Koltai, 2006)

Pour ceux qui ont vécu la Shoah, la vie s’est arrêtée : il ne reste plus que des survivants

Être sans Destin est adapté du roman éponyme d’Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002. Premier ouvrage de Kertész publié en 1975, le livre raconte l’expérience largement autobiographique d’un jeune Juif hongrois dans les camps de concentration allemands, puis son retour à la vie, après la libération des camps. Gyuri Koves ou « Gyurka », comme l’appellent ses proches, est un jeune adolescent de 14 ans. Un jour, non loin de Budapest, il est arrêté par un policier hongrois. Après une longue attente avec d’autres adolescents, il est emmené vers une destination encore inconnue et qu’il a du mal à prononcer : Auschwitz-Birkenau. Gyurka est ensuite transféré de camp en camp. L’enfer commence : l’humiliation, la faim, le froid, les maladies, le travail forcé, la déshumanisation, la mort, deviennent le quotidien du jeune adolescent. Gyurka, très malade, manque de mourir jusqu’à ce que le camp soit finalement libéré par les Américains. Sur le chemin du retour vers Budapest, sa ville natale, toujours vêtu de ses habits rayés de prisonnier, Gyuri Koves éprouve l’indifférence, voire l’hostilité de la population hongroise. Ses anciens voisins et amis le pressent d’oublier les terribles moments qu’il a passés dans les camps. Ils sont gênés dès qu’il évoque son expérience et ses souvenirs du camp. Le jeune garçon est alors livré à lui-même pour comprendre ce qu’il lui est arrivé.

Il n’y a aucune recherche de forme dans ce film. C’est un récit chronologique de type réaliste, où la Hongrie des années 1940 et le camp de Buchenwald sont reconstitués avec tout le soin nécessaire à la crédibilité du récit. Kertész a quelque chose à dire, à raconter, il veut que ça se sache, et il utilise le cinéma parce que c’est le media de l’époque, sans chercher à faire œuvre. C’est urgent! Témoin direct, il sait qu’il va bientôt disparaître. Son scénario est mis en scène sans fioriture. Le résultat est une histoire émouvante d’êtres humains. On sent le désespoir, l’horreur, mais on ne montre pas la violence brutale des bourreaux. C’est inutile. Il suffit de la suggérer par contraste. Exemple : cet appel interminable où toute chute peut être punie de mort. Ces hommes ne sont pas réduits à une masse. Chacun conserve son individualité. Rien ne peut empêcher l’irrégularité des alignements (des petits, des penchés, des vieux, des rigides). La juxtaposition des souffrances produit un mouvement, une sorte de vibration organico-poétique dont le courant irrégulier traverse chaque personne, où chacun, par sa façon particulière de rester debout, participe à ce qui reste quand même une vérité : nous sommes vivants.

Autour de cette question du vivant, du mort et de la survie se noue le film. L’image finale nous fait comprendre qu’Imre Kertész n’a été, pendant les 60 ans qui ont suivi, qu’un survivant. Sa vie s’est arrêté un certain jour, lors d’une rafle dans la campagne hongroise. En déportation, il est mort pour de vrai. Ce qui a suivi n’a été que la continuation du désespoir. Pas une illusion, mais quelque chose de moins vrai, de moins réel, qui n’a pas d’autre justification que la possibilité, plus tard, de raconter.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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