L’arrangement (Elia Kazan, 1969)

Je renonce à suivre les commandements de la société, du père, pour devenir ce que je respecte vraiment : un nom unique, irremplaçable, et rien d’autre

Eddie Anderson (interprété par Kirk Douglas1) et sa femme Florence2 se réveillent en même temps, dans une chambre luxueuse et une parfaite symétrie, au son de la radio qui débite ses publicités. « C’est ta pub mon chéri », dit-elle. « Zephyr. Clean as a breeze. The cigarette you trust most is the cigarette you’ll enjoy most. Live your good life through with Zephyr cigarette »3. Ils prennent leur petit déjeuner au bord de la piscine, avec serviteurs blacks et derniers gadgets, dans les beaux quartiers de Los Angeles. Dans la voiture décapotable, au son de la publicité qui se répète, Eddie s’engage sur l’autoroute, et c’est alors, trois minutes après le début du film, qu’il arrive un événement extraordinaire. Il passe dans un tunnel, des camions l’entourent de tous côtés, et le voici qui lâche le volant. Il sourit, croise les mains dans une sorte de défi, un sentiment de triomphe qui laisse la voiture avancer toute seule. Les mains toujours en l’air, il frôle un camion qui klaxonne. « Chut » fait-il signe, et quand le camionneur commence à paniquer, insiste, il se jette sous ses roues

C’est l’essence de la décision, sa valeur énigmatique la plus pure, celle qui met en jeu la vie et la mort. Eddie Anderson n’a jamais pensé au suicide, Il ne s’est jamais dit « Tiens, je vais avoir un accident ». Il est probable qu’aucun de ses projets, aucune de ses anticipations n’allait dans cette direction. Il aurait pu ne pas se trouver enfermé, de cette manière, entre deux énormes camions, et pourtant le hasard n’est pas seul en cause. La décision se prend sur le champ, entre le moment où il sourit et celui où il lâche le volant, et on serait bien en peine de dire qui l’a prise. Ce n’est pas seulement le volant qu’il lâche, le sujet se lâche en souriant, il se fie aux circonstances qui rendent possible ce qui se présente comme un accident mais qui est un événement dans sa vie, un événement sans précédent, absolument imprévu et pourtant inévitable4. On peut toujours rationaliser a posteriori ce type d’accident, en trouver des justifications, mais on passera à côté de l’essentiel. L’autre voie, la voie logique, rationnelle, aurait été de ne pas avoir d’accident, de continuer à vivre comme avant. J’ai toujours fait ça, c’est normal, donc je continue, aurait-il pu se dire. Ce calcul-là aurait été légitime, incontestable, accepté par tous, on n’en aurait même pas parlé. Mais voilà, il est arrivé que le légitime soit devenu illégitime, que le choix de carrière dans la publicité autrefois vécu comme bénéfique soit devenu absolument maléfique (une lâcheté, une trahison). Eddie s’expose au risque d’une vraie décision, une décision qui transforme la valeur même de la décision. Il n’est de décision digne de ce nom qu’à cette épreuve. On ne peut décider qu’en tremblant5, dans un battement de cœur, en renonçant aux truismes incontestés.

À partir de son accident, Eddie Anderson devient muet, il ne dit rien. En toute logique, son entourage explique ce mutisme par le trauma, le choc cérébral. C’est sans doute ce que les médecins croient à l’hôpital et sa famille chez lui. Mais s’il ne dit rien, il entend tout. Sa femme découvre qu’il a fait des dépenses étranges, acheté un avion6, son frère lui parle de son père. Là où passent sa femme ou sa fille7, il imagine ou fantasme le corps d’une autre femme. Quand son frère vient lui rendre visite, on comprend qu’un non-dit les sépare, et quand son patron arrive chez lui avec ses collègues, il ne dit qu’une phrase (sa première phrase depuis l’accident) : Ne t’en fais pas, je ne reviendrai pas8. C’est le moment du passage. Une décision qui pourrait être annulée n’en serait pas une. Dès lors qu’elle est prise, elle est irrévocable, intraitable, ineffaçable. Elle n’a besoin ni d’explications, ni de justifications. Inconditionnelle, elle prend le statut de commencement sans cause. L’accident, commis pour ne pas être mortel (Eddie a baissé la tête au bon moment, à l’instant précis qui pouvait la garder préservée), est fait pour être irréversible. Ce qui viendra après ne pourra pas ressembler à ce qui avait lieu avant.

Eddie Anderson n’en est pas à sa première escapade. Au moment où il inventait les slogans publicitaires les plus habiles sur la cigarette9, il trompait sa femme Florence10 avec Gwen11, interprétée par Faye Dunaway12, qui occupe la fonction de « research assistant » – c’est-à-dire femme à tout faire – dans la même entreprise que lui. L’escapade désormais s’élargit, s’approfondit. Il a quitté le présent et vit pour l’essentiel dans le souvenir. Depuis cette phrase, Je ne reviendrai pas, il n’a plus dit un mot. Le psychanalyste de Florence l’avertit : « c’est sérieux, il ne faut plus parler d’accident ». Elle répond : « Depuis qu’il a rompu avec Gwen, il n’a plus aucun intérêt pour le sexe, ni pour moi, ni pour personne. » Lui ne dit rien, n’entend pas, mais rêve de retrouver Gwen au bord de la piscine. Le psychanalyste explique : « Il y a, dans chaque suicide, une dimension de vengeance. Il est très en colère contre quelqu’un, probablement lui-même, mais… ». Le psychanalyste a compris qu’une des personnalités d’Eddie s’était suicidée, mais il ignore les autres.

Florence se souvient d’un cauchemar qu’Eddie lui a raconté, une fête de Noël au bureau13. C’était une époque où Gwen le provoquait et l’abandonnait successivement. « C’est purement sexuel, Gwen n’est qu’une traînée »14 avait dit Florence pour se rassurer, connaissant très bien la contre-vérité de ce jugement15. En réalité Gwen aurait souhaité un autre Eddie, plus proche de ses valeurs. Elle lui reprochait sa carrière, sa pub pour cigarettes, elle ne cachait pas son mépris pour l’Eddie d’aujourd’hui mais continuait à sortir avec lui. Maintenant Gwen est partie, il ne reste à Eddie que la honte, le souvenir de leurs jeux, leurs plaisirs, et la nostalgie. On ignore s’il avait vraiment avoué tout cela à sa femme ou si l’aveu en était resté au stade des intentions, mais une chose est sûre, c’est que dans ce film où l’hallucination se confond avec le récit, toutes les nuits le fantôme de Gwen s’interpose entre mari et femme. Un jour de sincérité, il avait dit à sa femme : « en m’insultant, elle m’a conduit à me voir moi-même d’une façon que je n’avais pas ressentie depuis des années. C’est pourquoi j’ai continué avec elle, mais comme je ne te quittais pas, elle en a eu marre »16. À ce moment (quand il pouvait encore cohabiter avec sa femme), Gwen était pour Eddie la représentante de l’autre éthique17 qu’il pressentait mais vers laquelle il était incapable d’aller18. Ses horribles cauchemars sont liés à la culpabilité de ne pas franchir le pas.

Eddie a déclenché l’accident (qui n’en est pas un) quand sa voiture décapotable, minuscule jouet de collection, s’est trouvée prise entre deux énormes camions. Ces deux véhicules lourds et bruyants figuraient le tunnel de sa vie prise entre deux femmes, deux cultures, deux morales, deux ambitions, etc. Incapable de choisir entre l’un et l’autre, il était forcé de lâcher le volant.

Eddie se souvient du jour où Gwen l’a quitté. Ils étaient partis ensemble interviewer un politicien dans le Connecticut, Chet Collier. Celui-ci avait repéré chez Eddie quelque chose d’étranger, de non-américain : « – Et toi, tu es quoi, Syrien ? – Non. – Bon, tu es une sorte de métèque. » (you are some kind of wog). Eddie répond : « Je suis un Grec. – Et quel est ton nom ? Ce n’est certainement pas Evans Arness. – C’est mon nom de plume. J’ai commencé comme écrivain, et ensuite… au bureau, on m’appelle Eddie Anderson19. – Mais alors que diable est ton vrai nom ? – Ça dépend à quelle époque tu veux remonter. – À l’époque où ton nom voulait dire quelque chose. Moi par exemple, mon nom est Collier. Ça veut dire mineur de charbon. – Topouzoglou. – Pardon ? – C’est mon nom, Evangelos Topouzoglou. – Ah ! Ça, c’est vraiment un diable de nom ! Maintenant écoute-moi, je voudrais que tu reviennes à ton nom originel ». Ce que le politicien demande à Eddie n’est pas différent de ce que Gwen lui demande : Reviens à ce que tu es toi-même20

Au moment précis où la question du nom originel surgit, Gwen intervient dans la conversation, sur un tout autre sujet. « La vérité, c’est que tu penses que tu es trop bon pour moi ! » hurle-t-elle. Puis elle décide de rester sur place, de quitter définitivement Eddie. Pourquoi Gwen vit-elle si mal la conversation sur le nom ? Pourquoi ne la supporte-t-elle pas ? Si Eddie reprenait son véritable nom, Evangelos Topouzoglou, l’histoire ultérieure dans laquelle elle prend place serait effacée. Elle ne servirait plus à rien, elle n’aurait aucune légitimité21. Eddie va dans un bar, se saoule, se bat sans raison avec un autre consommateur. Depuis cette date, raconte-t-il à sa femme, ce qu’il déteste, ce n’est pas Gwen, c’est la maison où il vit, son environnement, son travail, et aussi, dit-il, la personne qu’il est. Qui est Eddie ? Son nom professionnel est Eddie Anderson, son nom de plume Evan Arness et son nom de naissance Evangelos Topouzoglou. Jusque-là c’est clair, mais quel est son nom d’état-civil ? Peut-être Evangelos Topouzoglou, à moins que ce ne soit Eddie Arness ou encore Eddie Evangelos …22. Gwen ne supportait pas qu’il reste avec sa femme légitime, et c’est le jour où il a révélé son nom légitime qu’elle l’a quitté. Pourtant le nom grec, nom de l’immigrant ou du vagabond, était incompatible avec Florence, il aurait pu être le lieu d’une rupture23. En se jetant sous un camion, Eddie aurait voulu annuler une décision antérieure qu’il regrette, la rupture avec Gwen. Mais ça ne marche pas, la nouvelle décision fait événement, mais cet événement n’annule pas les précédents. Il n’y a pas de miracle, Gwen est toujours aussi absente.

À ce moment le film semble déraper. On ne sait plus ce qui relève du rêve, du fantasme ou du cauchemar. Au bureau ou dans un avion, Eddie éclate de rire, il ne peut plus s’arrêter. Le rire pourrait être une façon de se délivrer du réel, la proclamation d’une distance infranchissable – mais ça ne dure pas longtemps, très vite le réel frappe à la porte. Un appel téléphonique arrive de New York. On informe Eddie que son père est hospitalisé, « affecté par une maladie dégénérative ». L’avocat d’Eddie le rejoint dans l’aéroport au moment où il va prendre l’avion. Il accepte de signer un document qui met tout son argent à la disposition de sa femme24. Sortir de l’économie, de toute économie, est le corrélat immédiat, nécessaire, de la décision inconditionnelle. Si Eddie prenait garde à ses intérêts, s’il tenait compte des aléas de sa situation matérielle, il réfléchirait au contrat qui lui est offert, il lirait le document, il mettrait toutes sortes de conditions. Mais il n’en met aucune : il signe tel quel, sans rien lire et sans rien modifier, comme si ce n’était pas vraiment lui qui était concerné.

New York, près d’Ellis Island où le père d’Evangelos Topouzoglou dit Evan Arness dit Eddie Anderson a débarqué quelques décennies plus tôt, c’est aussi là qu’habite Gwen. En toute première priorité, Eddie va repérer les lieux. Il voit un homme dans l’appartement de Gwen et rêve de le jeter par la fenêtre. (Qu’il veuille récupérer Gwen et l’avoir pour lui seul, cela montre qu’il n’est pas tout à fait guéri de son désir de possession). À l’hôpital, Eddie retrouve sa belle-sœur (Gloria), son frère (Michael), sa mère, son oncle, le médecin – et un prêtre25. Le père est heureux de voir arriver son fils préféré26 qu’il appelle toujours Evangelos27. Il lui demande combien d’argent il gagne, s’en prend à sa propre femme dont il imagine qu’elle aurait un amant, propose à son fils de faire des affaires avec lui (tapis persans), etc. Les souvenirs d’enfance reviennent à la mémoire d’Eddie : le père autoritaire, la mère qui prenait silencieusement sa défense sans jamais s’engager. Eddie-Evangelos est loin d’être sorti d’affaire : il reste le fils de papa et maman. Le poids de sa généalogie, qu’il pouvait laisser flotter à Los Angeles, retombe sur lui. C’est comme s’il était revenu avant sa décision, comme s’il devait replonger dans le monde qu’il avait décidé de quitter à tout prix, un monde familial peu différent de celui de Florence.

Eddie rend visite à Gwen à son domicile en présence de celui qu’elle désigne comme son futur mari, Charlie. Sa publicité passe à la radio : Zephyr, Zephyr, Zephyr, Clean. Il découvre le bébé de Gwen. Il part avec Charlie, puis revient. « De qui est l’enfant ? » demande-t-il. Elle répond : « Je ne veux rien de son père ». (On n’échappe pas à la généalogie. Incapable de se débarrasser du père, Eddie voit venir le fils.) Ils couchent ensemble. Elle explique que Charles lui a sauvé la vie dans un moment de grande dépression, qu’elle ne couche jamais avec lui, qu’il est présent quand elle le décide et qu’il s’en va quand elle le veut. Jamais plus, dit-elle, elle ne se mettra dans la dépendance d’un type comme Eddie. À Los Angeles, il refusait de quitter Florence pour Gwen, et à New York, c’est Gwen qui refuse de quitter Charles pour lui. À Los Angeles, Eddie gardait sa liberté sexuelle28, et à New York, c’est Gwen. Elle pense que, pendant un an et demi, il n’attendait d’elle que le sexe, alors elle ne lui propose que le sexe. Avec lui, dit-elle, aucun autre échange n’est possible. Eddie est l’homme avec lequel on ne peut pas se stabiliser, celui avec lequel on ne peut trouver aucun arrangement. Gwen est encore dans une logique d’échange. Il faudra qu’Eddie s’en défasse complètement, absolument, pour qu’elle le suive.

Florence débarque à New York. Le père veut quitter l’hôpital et rentrer chez lui, mais le médecin s’y oppose. Toute la famille se rend dans la vieille maison au bord de la mer où les objets pullulent, s’entassent en désordre, comme les souvenirs. Contre l’avis de tous, Eddie décide de faire revenir son père dans la maison et de vivre avec lui. Vers minuit, il le « kidnappe » (le délivre de la maison de retraite), Charles les conduit avec Gwen dans la vieille maison désertée. « Dès que je serai mariée avec Charles, dit Gwen, tu pourras venir avec nous, nous passerons les nuits ensemble, c’est tout ce que je veux de toi ». Sans Charlie, ils s’installent avec le bébé dans la maison paternelle. Eddie déclare qu’il veut se marier avec elle, elle ne répond pas, ils ne cessent de se disputer. Le père continue à parler argent et business. Eddie s’énerve. « Tu es comme moi » dit le père. « Non je ne suis pas comme toi » répond le fils. « Je n’ai jamais été comme toi. J’ai honte d’être ton fils ». Soudain le père comprend. « D’accord, je suis fini »29. Eddie et Gwen vont faire un tour en bateau. « C’est la première fois en 45 ans que je dis à mon père ce que je pense » dit Eddie. Pendant ce temps, les belles-sœurs « kidnappent » à leur tour le père pour le ramener dans la maison de retraite. Eddie soulagé peut s’asseoir à sa place. Charles lui demande ce qu’il va faire. « Ne t’en fais pas Charles, je vais partir. – Où ? – En moi-même ». Avant de partir avec Charlie, Gwen dit à Eddie que l’enfant n’est pas de lui. « C’est mieux ainsi n’est-ce pas ? ». Evangelos ne répond pas, il reste seul avec ses souvenirs. Sans le savoir, Gwen aide Eddie à se dégager de toute généalogie : détaché du fils, il pourra aussi renoncer au père. Mais on n’efface pas les souvenirs. Ils continuent à l’obséder, le hanter.

Florence débarque avec ses acolytes, son avocat, son psychiatre. Ils proposent un « arrangement », qui revient en fait à le priver de tous ses biens et à l’envoyer à l’hôpital psychiatrique, sauf s’il reprend la vie commune. Eddie fait semblant de signer30 le document pré-rédigé. L’arrangement, c’est le titre du film qui désigne le chemin paradoxal par lequel Eddie, justement, se déliera de tous les arrangements : la maison, le métier, la femme, la fille, etc. Le système d’échange dans lequel il vivait autrefois a pris pour lui l’aspect d’un arrangement insupportable, immoral. Il faut en finir avec les arrangements, tous les arrangements. C’est la morale du film, le principe auquel il décide à présent de vouer sa vie. Aucun arrangement ne peut désormais suspendre sa décision d’en finir, inconditionnellement, avec l’existence rangée, circulaire.

Florence et Eddie s’isolent dans une chambre. Eddie explique que s’il est sorti avec Gwen, c’est par « self-respect » : l’impression qu’en quittant la voie du travail et de la famille, il revenait à lui-même. Florence ne comprend pas, elle le supplie de reprendre la vie commune. Ils sont couchés l’un contre l’autre. « Et maintenant, tu me dis, Eddie, comment tu veux que les choses soient, comment elles devraient être pour que tu sois heureux, et si Dieu m’aide, c’est ainsi que les choses seront. – Oh Florence, tout ce que je veux, c’est… – Oui, continue – Ne faire absolument… rien. – Très bien. Qu’est-ce que tu vas faire ? – Seulement être. – Bon, tu vas être quoi ? – Rien, être. – Mais être quoi, être rien ? – Oui, rien31. – Eddie, tu es talentueux, tu peux… – Oui, rien. Être seulement moi-même. Ça a l’air fou ? – Non, non, pas du tout. – Tu sais, marcher, s’asseoir, penser, peut-être. – Comme Tolstoï ? – Non, comme moi. Je voudrais faire une seule chose dans ma vie, une seule, que je respecte. – Comme Tolstoï ? – Non, comme moi. » Quand il répète, deux fois, comme moi, Eddie ne glorifie pas son moi. Quand il se dépouille de tout, son point de vue n’est ni spéculaire, ni narcissique. Il n’imagine pas retrouver son moi authentique, son « vrai » moi auquel il ne croit pas. Ce qu’il dit est beaucoup plus simple : il se pose comme unique, irremplaçable. Tout ce qu’il a fait jusqu’à présent, n’importe qui aurait pu le faire, mais ce qui lui reste à faire, lui seul peut le faire. Quand il dit « Tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, c’est penser à tout le monde, sauf à moi », il ne veut pas dire qu’autrefois il aurait été généreux, il veut dire qu’il était soumis au discours courant, banal, à la loi du commun, que sa singularité était systématiquement effacée32. Eddie demande à sa femme de tout vendre : la maison, leur résidence dans le désert, les voitures, les tableaux, les livres, les disques, le congélateur, tout. C’est un ordre dit-il, vends tout !33

La suite du film (une dizaine de minutes) est extraordinairement dense, on ne peut que la résumer : Eddie se met en colère contre sa femme qui traite Gwen de pute. Il est fou ! dit-elle, et on se retrouve directement dans un tribunal où Eddie muet, le bras en écharpe, fait face à un juge qui doit décider de son avenir. L’avocat de Florence explique qu’Eddie a mis le feu à la maison de son père34, et qu’ensuite il est arrivé ensanglanté à l’hôpital. Il laisse entendre qu’il s’agit d’un suicide. Les souvenirs d’Eddie sont très différents : c’est Charles qui a essayé de le tuer une première fois avant qu’il ne mette le feu à la maison, et une seconde fois à coups de pistolet, en présence de Gwen. Mais Eddie ne dit qu’une phrase : « Je veux rester ici ». Il ne dénonce pas Charles, c’est lui qui se retrouve dans un hôpital psychiatrique. Dans la scène suivante, c’est Gwen qui, son enfant dans les bras35, va voir le juge pour témoigner des événements tels qu’elle les a vus. Pas de souci dit le juge. Il peut sortir quand il veut, à condition qu’il ait un toit et un emploi. Enfin déculpé, sans dette ni engagement à l’égard de quiconque. La folie pour lui n’est pas une prison, c’est un lieu de tranquillité où il peut rester seul.

Gwen pose le bébé sur la poitrine d’Eddie. « Lève-toi, nous partons » lui dit-elle. Il obéit, va directement voir son père hospitalisé, assiste à ses derniers instants36. En sortant, il dit à Gwen : « Tu sais, il ne ressemblait pas à mon père, c’était juste un homme effrayé qui veut la même chose que moi, une autre chance. Une autre chance. Je t’aime Gwen. – Merci, répond celle-ci. ». Le léger sourire qui suit le remerciement de Gwen, c’est plus qu’un acquiescement à l’amour : c’est un acquiescement à l’inconditionnel. Eddie-Evangelos a réussi l’épreuve. Elle a obtenu de lui qu’il se décide et qu’il aille jusqu’au bout de cette décision, jusqu’à la folie, jusqu’au terme de l’excès. Quitter sa femme légitime ne suffisait pas : il fallait tout quitter pour la rejoindre37

La scène suivante est celle de l’enterrement de Sam Arness selon le rite orthodoxe. Les deux femmes d’Eddie, Gwen et Florence, sont présentes, mais Florence est au bras de l’avocat, tandis que Gwen est au bras d’Eddie. Le film se termine par le sourire d’Eddie regardant le cercueil de son père descendre dans la tombe. Comme son fils, Sam Arness a tout abandonné : ses biens, sa maison, sa famille. Il a pris le taxi qui le conduisait ailleurs. Mais tandis qu’Eddie-Evangelos l’a fait de son vivant, Sam ne l’a fait que comme spectre.

  1. Le rôle a été proposé à Marlon Brando qui l’a refusé sous différents prétextes. En réalité, Brando commençait à prendre du poids et perdre ses cheveux : il s’est rendu compte par lui-même qu’il ne conviendrait pas pour le film. ↩︎
  2. Interprétée par Deborah Kerr. ↩︎
  3. Question de confiance. Puisque tu jouis de la cigarette, tu peux avoir confiance en elle, elle est propre (clean). Le génie d’Eddie, c’est qu’il a inversé la causalité. Grâce à lui, la jouissance du fumeur innocente la cigarette. Mais la suite du film tend à montrer que la faute n’a pas disparu, elle est restée, et même, c’est sur lui qu’elle s’est concentrée.  ↩︎
  4. La décision n’est ni consciente ni inconsciente, elle se prend sur la bordure entre l’un et l’autre. Il décide l’accident, mais baisse la tête. ↩︎
  5. Eddie Anderson ne semble pas trembler, il sourit, mais son sourire, c’est le triomphe du risque. ↩︎
  6. Il prévoyait déjà un départ, sous une autre forme. ↩︎
  7. Dans le récit du film, aussi bien sa femme que sa fille sont toutes deux orphelines, privées de généalogie. Avant la décision, il était, lui aussi, privé de généalogie. ↩︎
  8. On peut se demander quel est le point commun entre deux génies de la publicité qui démissionnent aussi brutalement l’un que l’autre : la Justine de Melancholia (Lars Von Trier, 2011), et l’Eddie de L’Arrangement. Tous deux ont une sorte d’intuition qui les rend irremplaçables pour le patron de l’entreprise, et tous deux ne supportent plus, soudainement, de mettre cette intuition au service de l’emprise ou de la manipulation qui est l’essence de la publicité. Pour rompre avec cette activité lucrative mais honteuse, il faut qu’ils rompent aussi avec leur famille, leur conjoint. La rupture n’est pas circonstancielle, elle marque un basculement devenu impératif, absolument nécessaire, dans une autre éthique dépourvue de toute valeur sociale.  ↩︎
  9. Comment tromper les gens sans véritablement mentir. ↩︎
  10. Il la trompait, mais ne lui mentait pas. D’une certaine façon, sa femme était dans le secret à la façon du consommateur de cigarettes : je prétends ignorer, mais en réalité je sais (que ça fait du mal, et que ça peut même être mortel). ↩︎
  11. On ne peut rien cacher au lecteur, qui s’est déjà rendu compte que le nom Gwen consonne avec Wanda. Quand Elia Kazan assistait au tournage de Wanda, restreint à la tâche limitée de technicien au service de son épouse Barbara Loden, il construisait déjà dans sa tête le scénario de L’arrangement, déduit d’un roman du même titre qu’il avait écrit et publié, un roman que probablement Barbara avait lu avant d’écrire Wanda. Ici prend toute sa valeur le mot chiasme : entre le couple, les vies, les films, tout se croise sans se confondre. ↩︎
  12. Barbara Loden aurait aimé jouer ce rôle, qui lui a été refusé par son mari. Comme Florence, elle est l’épouse légitime qui n’a pas le droit de prendre la place de la maîtresse. ↩︎
  13. Pourquoi Noël ? Pourquoi raconter justement à Noël que le cadeau qu’il reçoit est une femme ? ↩︎
  14. tramp en anglais : a person who travels from place to place on foot in search of work or as a vagrant or beggar. En français, c’est un vagabond, un clochard, un va-nu-pied. Wanda peut-être. ↩︎
  15. Comme Eddie avec Zephyr, Florence inverse les valeurs dans l’espoir de se tromper elle-même. Il faut que Gwen soit une sorte de pute pour effacer la corruption qui lui permet de vivre avec Eddie dans le luxe. ↩︎
  16. Je ne suis rien, je n’ai jamais été rien dit Gwen à Eddie. Mais toi, tu aurais pu être ce que tu aurais pu être. Et : Quand tu penses à ce que tu aurais pu être, ça doit te tuer.  ↩︎
  17. Gwen porte d’étranges lunettes transparentes trop grandes pour elle. Quand Eddie lui demande pourquoi, elle répond : « to make things happen » (pour faire arriver les choses). Eddie regarde à travers, mais rien n’arrive. ↩︎
  18. Pour justifier l’embauche de Gwen, le patron (Mr Finnegan, même orthographe que le Finnegans Wake, de Joyce, paru en 1939, chef d’œuvre de multilinguisme) expliquait que, dès qu’il y avait une merde (« a crap »), elle la repérait. ↩︎
  19. Arness est le nom choisi par son père, le nom d’état-civil dont il veut aussi se débarrasser. ↩︎
  20. La plus banale des requêtes à l’époque de la croyance en l’authenticité du moi. Être soi-même, bien sûr, c’est l’impossible.  ↩︎
  21. Gwen dit la vérité dit Eddie, je ne changerai jamais↩︎
  22. Trop de noms pour Eddie, aucun nom pour Wanda. Trop de noms pour le réalisateur Elia Kazanjoglous, dit Elia Kazan et né Elias Kazantzoglou, trop de noms pour l’acteur Kirk Douglas qui a fait légaliser son nom de scène en 1942, à l’âge de 25 ans, mais est né Issur Danielovitch et a grandi sous le nom d’Izzy Demsky. Dans la bible, un certain Abraham est né Abram : pour changer de vie, il faut aussi changer de nom. Ce n’est pas seulement une question d’identité ou de filiation, c’est une question d’ouverture à l’avenir. Toujours dans la bible, Isaac, fils d’Abraham, est quand même revenu se marier au pays, et Jacob le fils d’Isaac aussi. Il n’est pas surprenant qu’Evans-Eddie revienne du côté d’Evangelos – ni Elia Kazan, ni Kirk Douglas ne pouvaient faire autrement. Ce retour aura été définitif : Ne t’en fais pas, je ne reviendrai pas.  ↩︎
  23. Tandis qu’Eddie, mâle blanc et personnage principal du film, erre entre les noms, les femmes n’ont pas droit au nom : ni Gwen, ni Florence, ni la fille adoptive Ellen, n’ont de nom de famille. ↩︎
  24. Une concession qui n’est peut-être pas totalement dépourvue de calcul, car il a autant de dettes que de cash. ↩︎
  25. Le père – quand même assez lucide – fait remarquer que le jour où il mourra, ce n’est pas un prêtre catholique qu’il appellera, c’est un pope. ↩︎
  26. Dans la fratrie, le fils préféré est celui dont son père croit qu’il est le plus à son image. Or c’est justement cela, être à l’image de son père, qui est insupportable pour Eddie. ↩︎
  27. Le mot ‘évangile’ dérive du grec euaggelion, construit à partir de deux racines : eu qui signifie ‘bien’, ‘bon’, comme dans euphorie ; et aggelos qui renvoie à l’idée de message, de nouvelle, une racine qui est à l’origine du mot ange. « Evangile« , eu-aggelion, c’est donc étymologiquement « bonne-nouvelle« . On suppose que le père d’Eddie l’a accueilli comme tel, avant d’être déçu – mais la bonne nouvelle était peut-être à venir plus tard, beaucoup plus tard, après la mise au tombeau du père. ↩︎
  28. À vrai dire il ne s’en servait pas, puisqu’il ne faisait plus l’amour à Florence – alors que Gwen garde la liberté de faire l’amour avec qui elle veut.  ↩︎
  29. Si le père renonce, ce n’est pas en raison de sa propre vieillesse, c’est en raison de l’éloignement de son fils. ↩︎
  30. Il signe, mais il signe du nom de l’avocat, rétablissant la vérité de la source. ↩︎
  31. Il est tentant de comparer ce film à celui de Barbara Loden, épouse d’Elia Kazan entre 1967 et 1980 : Wanda. Il arrive à Wanda le même syndrome qu’à Eddie : la déligature d’Abraham. Elle quitte son mari, ses enfants, sa famille, sa ville, pour une liaison avec un braqueur dont la mort est inéluctable. Wanda, elle aussi, est une épouse impossible appelée par un « autre » qui lui ordonne de changer de vie ici et maintenant, tout de suite, sans condition. Elia Kazan a raconté les difficultés qu’il avait dans son couple avec Barbara. Et pourtant ensemble ils ont eu un fils et préparé ces deux films. Barbara voulait le rôle de Gwen, qu’Elia lui a refusé. Malgré l’échec de leur couple, ils n’ont jamais divorcé. Dans L’Arrangement comme dans Wanda, il arrive quelque chose qu’on pourrait résumer par la formule de Paul Celan : Die Welt ist fort. Un monde s’écroule, et rien n’est prévu pour la suite. Pourtant ni Wanda ni Eddie ne regrettent leur geste. La perte d’un monde est irréversible. Pour l’un comme pour l’autre, aucun monde viable ne vient colmater la brèche. Personne ne vient leur dire : Ich muss dich tragen. Barbara Loden mourra en 1980 d’un cancer du sein, tandis qu’Elia Kazan ne réalisera jusqu’en 1976 que deux films que la critique qualifie souvent de crépusculaires, avant d’arrêter complètement le cinéma. ↩︎
  32. On pourrait imaginer, dans un autre monde, rendre obligatoire le SERMENT D’EVANGELOS : « Je jure devant Dieu que plus jamais je ne ferai un travail que je méprise, jamais ! », et corrélativement : « Je veux faire une seule petite chose, une seule chose bonne avant que je meure, une chose que je respecte effectivement ».  ↩︎
  33. Le chemin d’Eddie rejoint celui de la Wanda de Barbara Loden, dont Kazan était l’époux à l’époque. Pour emprunter l’autre direction dont nul ne sait vers quoi elle conduit, il faut en passer, inconditionnellement, par le rien. Wanda s’y est engagée d’emblée, sans réfléchir, mais pour Eddie la voie est plus tortueuse. Il doit l’explorer peu à peu, la fabriquer, l’inventer. ↩︎
  34. À propos de ce feu, Eddie dit à Gwen que jamais il ne s’était senti aussi bien. ↩︎
  35. La preuve que l’enfant est bel et bien le fils d’Eddie. ↩︎
  36. Dernière phrase du père : Un taxi m’attend↩︎
  37. Si Elia Kazan n’avait pas voulu que son épouse légitime Barbara Loden interprète le rôle de Gwen, c’est peut-être parce que lui-même n’était pas prêt à prendre à son égard un tel engagement inconditionnel. ↩︎
Vues : 18

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

1 réponse

  1. Bertrand dit :

    Bonjour
    Merci pour cet article très riche.
    J’ai vu le film hier soir et je cherchais à compléter ce visionnage: votre article est parfait pour cela

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *