La Fiancée du pirate (Nelly Kaplan, 1969)

Porter à l’excès la logique de l’échange pour faire un pas au-delà, le dernier pas, indifférent à l’échange

Le film commence là où il se terminera : par l’église du petit village de Tellier. Un bouc divague dans les champs, une jeune femme à quatre pattes (Marie, interprétée par Bernadette Lafont), lave le sol d’une ferme sous les yeux concupiscents d’un vieillard grabataire. Julien, le valet de ferme, cherche à peloter la jeune femme, la riche fermière Irène l’injurie. Marie se sauve dans les bois, arrive près d’une cabane et retrouve son seul ami : le bouc. « Tu es doux avec moi, toi, tu m’embrasses pas le soir pour donner des coups le matin, n’est-ce pas que tu m’aimes, toi », dit-elle. Le facteur Gaston Duvalier, garde-champêtre cherche à la tripoter, avant de lui annoncer brutalement, sans la moindre empathie, que sa mère vient de se faire écraser sur la route. Un groupe d’hommes arrive. Ils portent la morte dans la cabane où elle vivait avec sa fille. Il y a parmi eux Le Duc, premier adjoint à la mairie, le pharmacien M. Paul dit La Tisane (un herboriste à la limite de l’escroquerie), Félix Lechat le cafetier-épicier. « Encore un chauffard » dit Le Duc (dont on ne sait pas s’il est duc). « La voiture a même pas dû s’arrêter ». Les hommes déposent le cadavre de la vieille femme sur la table. Arrive l’abbé Dard, dont le principal souci est de ne jamais déranger sa hiérarchie. Ils discutent de la solution qui coûtera le moins cher à la commune pour l’enterrement de la vieille femme. Il faut pour cela déclarer le décès comme « mort naturelle ». Quand Marie et sa mère sont arrivées dans le village, romanichelles et sans-papiers, elles y ont été généreusement accueillies et adoptées1, disent-ils. NON! proteste Marie, On nous a exploitées, forcées aux tâches les plus pénibles. La jeune fille sait de quoi elle parle puisqu’en plus du travail qu’on lui imposait, on exerçait sur elle un droit de cuissage. Les habitants du village reprochent aux deux Romanichelles d’ignorer une loi qu’eux-mêmes se gardent bien d’appliquer. 

Que faire du cadavre ? Qui va payer les frais ? À qui faudrait-t-il imputer les charges ? La suite du film est en germe dans la discussion sur le paiement. Ils sont tous, sans le savoir, anxieux de devoir régler ou d’annuler la dette qu’ils ont à l’égard de la vieille femme et de sa fille. Telle est leur faute originelle, en attente de sanction, de châtiment. L’abbé déclare que la morte n’a probablement pas été baptisée – donc il ne peut rien faire. Les villageois discutent entre eux jusqu’à ce que Marie prenne la parole et tranche : Il n’y aura pas de messe ni d’enterrement. Elle met les notables à la porte.

Dès qu’elle entre dans le jeu, dès sa première affirmation, sa première déclaration, sa première phrase, Marie change les règles. S’il faut une cérémonie, elle en sera la maîtresse, et s’il faut une religion, elle en sera la prêtresse. Cendrillon sans prince, elle sera l’unique source d’autorité. Elle assumera le prénom qui lui a été donné, Marie, mais sans archange. D’un coup d’un seul, les notables du village perdent toute influence, tout pouvoir, ils sont démonétisés. Dans les affaires de sa mère, Marie ramasse un petit tas de billets et un parfum dont elle s’asperge, une apparente coquetterie qui confirme, à l’avance, qu’elle avait déjà tout prémédité. Dans sa (petite) (jolie) tête, le scénario était prêt. Elle met l’argent dans son sein et s’en va.

Le film ne lésine pas sur les stéréotypes : Il faut que la sorcière élève un bouc, il faut que la gitane ait plus de sympathie pour l’animal que pour les humains, il faut que dans le village chaque habitant tienne scrupuleusement son rôle : obsédé sexuel, lesbienne, épicier, curé ou valet de ferme, chacun est à sa place. Sans doute faut-il en passer par là pour marquer l’écart, la distance. Irène, la fermière lesbienne, dit à Marie « Tu vivras à la ferme avec moi, comme ça tu pourras t’occuper du vieux ». Elle installe Marie sur son lit, lui donne à boire, remarque que celle-ci possède un peu d’argent, qu’elle s’est parfumée, et dit : « Ne te fais aucune illusion, tu resteras pauvre comme ta mère ». Elle se jette sur le jeune corps (qui ne résiste pas). La lesbienne n’est pas la moins virile ni la moins phallocratique des habitants du village. Elle n’est pas non plus la moins avare, ni la moins égoïste. C’est elle qui, par intérêt, a fait don aux Romanichelles du petit coin dans les bois. C’est elle qui, sans s’en rendre compte, a commis l’erreur de les rendre titulaires d’un droit de propriété. Elle n’imaginait pas qu’on puisse limiter son pouvoir sans lui demander son avis.

Marie va chez l’épicier, prend des cierges, du pain, du tabac, un assortiment d’alcool et une horloge. Revenue dans la cabane, elle lave le bouc, allume les cierges, fait sonner l’horloge, se remaquille – sans doute pour se faire plus sorcière qu’elle n’est, enfile sa plus belle robe. Les hommes du village arrivent. Marie leur offre à boire et à manger. C’est la fête, ils chantent, de plus en plus saouls. Irène voudrait limiter ou empêcher la fête masculine, mais la jeune femme la met à la porte. Marie exige d’eux qu’ils ensevelissent sa mère dans les bois. Ils s’exécutent, creusent un trou, y mettent le cadavre, une table retournée servant de cercueil. La cérémonie se transforme en farce macabre sous la présidence du bouc noir, en hérésie que l’abbé cherche, sans succès, à empêcher. Quand l’enterrement se termine, les hommes surexcités se précipitent dans l’église pour briser les vitraux. Marie n’a pas seulement organisé l’ensevelissement de sa mère, elle a détaché les hommes des institutions dont ils se réclament. Le temps d’une ivresse, ils se sont ralliés à une autre loi, la sienne, la loi de l’autre Marie qui a pris corps sous leurs yeux. Sévère sous son maquillage, Marie médite sa vengeance. De retour à la ferme, elle exprime son refus de travailler, Irène la renvoie. Les femmes du village engueulent leurs hommes. Marie s’enferme dans la cabane, ne répond pas. De rage, le garde-champêtre tue le bouc. Marie pleure, enterre le bouc (même le bouc tient son rôle. Il est l’émissaire qui emporte avec lui les fautes de la mère comme celles de la fille). N’y croyant pas, les villageois ne bénéficient pas de l’expiation.

Le lendemain est un autre jour. André, projectionniste itinérant, passe dans le café du village un film qui ressemble par quelques détails à celui que nous regardons : La comtesse aux pieds nus2. Marie assiste à la projection malgré l’opposition des villageois. Á la fin, André lui conseille de quitter le village : « Ne reste pas à Tellier, Marie, ils finiront par t’avoir »3. En préconisant la fuite, le projectionniste ignore que, dans son nouveau statut, Marie ne transgresse pas la loi, elle l’édicte. Elle répond : « Je dois rester ici ». Il faut qu’elle reste, c’est un devoir, une obligation qu’elle s’impose à elle-même. Ce qu’elle doit accomplir, elle seule peut l’accomplir, sans substitut, sans sursis ni délégataire possibles. Elle est à la fois le juge et la justice, le confesseur et le bourreau, selon la loi à laquelle ils seront bien obligés de se rallier. Comme tous les souverains, elle ne sépare pas le pouvoir législatif de l’exécutif.

André conduit Marie en ville pour faire quelques courses4. Il lui faut des vêtements, un miroir, un tourne-disque. Les objets attisent son inventivité, chaque nouvelle idée qui lui vient, chaque nouvelle trouvaille est l’occasion d’un gros plan sur son visage. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Quand le boutiquier lui demande son nom de famille, elle répond : « Marie tout court ». Très joli nom, ajoute-t-elle. En ignorant le nom de « famille », la filiation paternelle, elle s’affranchit de l’origine qu’on lui accole. N’étant que fille d’une mère définitivement muette, elle n’est enracinée nulle part. « Marie tout court » l’identifie à un pur prénom, un prénom universel et passe-partout, un prénom si courant qu’il pourrait équivaloir à l’absence de prénom. Tout le monde peut s’appeler Marie, même les hommes, et pourtant malgré sa neutralité, le prénom reste indissociable de ses sources chrétiennes. Le cinéma en use et en abuse. C’est le signe de son ancrage dans la tradition dans le temps même où elle s’en défait5. Marie restera toujours Marie, elle baignera toujours dans la pureté mariale. En la prénommant ainsi, sa mère lui a transmis une sorte de bénédiction, que Marie est libre d’interpréter à sa guise.

André montre à Marie à quoi sert un magnétophone. Le boutiquier lui fait cadeau d’une tirelire. En sortant de la boutique, elle s’acoquine avec un représentant en bonneterie qui propose de la reconduire chez elle. Vendant son corps sans jamais le céder à personne, elle aurait aimé tout acquérir dans le magasin, sans rien posséder. Cette étrange faculté de consommer sans consommer n’a pour elle rien de suspect ni de honteux. Les objets sont des jeux qui ne servent à rien, à rien d’autre qu’à jouer. Pendant que, surveillée à la jumelle par le voyeur-facteur-garde-champêtre, elle laisse le bonnetier à son affaire, les autres voyeurs que nous sommes entendent avec plaisir et même jubilation la chanson de Georges Moustaki chantée par Barbara : Moi je m’balance6. Tout un programme. Il y a toujours, chez les femmes qui se prostituent, une rupture dans la généalogie. Pour celles qui, comme Marie, n’ont ni famille, ni généalogie, cette rupture est moins visible, mais quand même sous-jacente. 

Le bonnetier se fait escroquer par l’herboriste, le valet de ferme dérobe de l’argent à Irène pour payer Marie, mais tout cela est secondaire par rapport à la nouvelle règle instaurée par Marie pour l’usage de son corps : maintenant il faut payer, tout le monde paye et c’est de plus en plus cher. Souveraine, plus agile que le valet de ferme et plus rusée que Le Duc, Marie tire sa force du désir des autres. Pas question pour elle de quitter cet endroit aussi pauvre et démunie qu’elle l’était en arrivant. Il lui faut quelque chose en plus, autre chose que la cabane de sa mère – une chose qui ne serait ni de l’argent, car elle transforme immédiatement l’argent en objets inutiles, ni des biens. Il ne s’agit pas non plus de récupérer son dû, comme si elle devait piller les villageois pour commencer une nouvelle vie. Il s’agit d’une mutation qui l’affecte, elle, qui fait d’elle une autre personne. L’argent et les objets précieux s’accumulent dans la cabane (sans parler de l’eau et du gaz). Au fur et à mesure qu’elle gagne de l’argent, Marie entasse un bric-à-brac coloré qui ne lui sert strictement à rien, sauf à marquer son mépris pour leur matérialisme, leur utilitarisme. Comme il n’y a ni électricité ni confort dans sa cabane, elle ne peut pas utiliser les ampoules, séchoir à cheveux, machine à coudre, téléphone et tutti quanti. Son enrichissement n’est qu’un pur amoncellement, une accumulation improductive. Comparables aux habitants du village, les objets inconsommables deviennent directement des déchets. 

Sa réputation dépasse les frontières du village. Elle cède son corps à tout le monde (contre rémunération), sauf au garde-champêtre7. Les uns et les autres l’avertissent : Un jour ou l’autre ça finira mal. Elle s’en fiche. Malgré les tentatives du Conseil municipal de les faire baisser, les prix ne cessent d’augmenter. Incapables de résister à ses charmes, victimes de son chantage alors qu’elle menace de tout révéler à leurs épouses, les villageois sont contraints de payer. Nelly Kaplan a déclaré à propos de ce film : « c’est l’histoire d’une sorcière des temps modernes qui n’est pas brûlée par les inquisiteurs, car c’est elle qui les brûle. » Elle les brûle, mais sans violence ni inquisition. Elle les brûle en les prenant par le bout de leur désir, en se servant comme une mèche du feu qui brûle en eux. Les hommes ne lui paraissent pas pires que les femmes : elle les met tous sur le même plan. Elle ne cherche pas à militer, elle défend ses intérêts8. Elle n’ignore pas le combat des femmes comme en témoignent les affiches qu’elle colle aux murs (Non, non et non !), mais le féminisme n’est pas son problème. Elle ne dénonce pas, ne revendique pas. Son arme, c’est la ruse. Exposée depuis sa plus petite enfance au désir masculin, elle ne se dresse pas frontalement contre le pouvoir phallique ou ce qu’il en reste, elle s’en sert, elle le détourne. Elle ne se voit pas elle-même comme une victime, mais comme une personne qui doit trouver sa place. Elle est étrangère à la plainte, la frustration ou la haine, mais pas au mépris. Connaissant parfaitement le fonctionnement du petit monde de Tellier, son but est d’en tirer parti. Elle ne se venge pas, elle se moque ; elle ne détruit pas les gens, elle les contourne.

Marie humilie les hommes du village en accordant gratuitement ses faveurs à André, ou à l’ouvrier agricole espagnol Jésus9« Elle est folle ! Jésus est fauché comme les blés, elle fait ça pour rien maintenant ! ». L’entrée en scène de Jésus peut sembler marginale. C’est un ouvrier de passage dont le nom n’est pas choisi au hasard. Avec lui, aucun rapport d’argent n’est possible. Il est hors échange, hors calcul. Le rapport sexuel qui les unit est le seul qui soit montré dans le film, tous les autres ne sont que suggérés. S’agissant de deux étrangers, migrants, méprisés, deux êtres qui se rattachent à la même famille spirituelle, ce rapport est quasi-incestueux. Marie prend plaisir à exhiber ostensiblement aux villageois ce don gratuit. Voyez laisse-t-elle entendre, il peut y avoir un échange pur, un échange de pureté. La pureté de l’un confirme celle de l’autre, elle se déverse sur l’autre. 

Peu à peu Marie amasse aux dépens des hommes une petite fortune avec laquelle elle achète toutes sortes d’objets qui ne lui servent à rien sinon à narguer le village. André ne sait pas où elle veut en venir. Il l’avertit : « Méfie-toi de ces gens-là. N’ayant pu te soumettre, ils t’écraseront ! » Elle répond : « Ce ne sont que des chiens, des chiens enragés, mais je sais comment les traiter ». Il croit la comprendre. Elle dit : « Non, personne ne peut comprendre ». N’essayons pas de comprendre ce que personne ne peut comprendre. C’est le secret de Marie, qui s’est battue pour avoir droit au secret.

André lui propose de voir un nouveau film en couleurs et costumes qui, dit-il, lui plairait beaucoup : La Fiancée du pirate« J’aimerais bien le voir un jour », dit-elle. Il lui laisse la liste des localités où la projection aura lieu. C’est une façon de l’inciter à sortir de Tellier. Il lui explique comment fonctionne le magnétophone qu’elle a commandé. La mise en abyme est explicite. André invite Marie à assister de l’extérieur au film de l’histoire dont elle est à la fois ordonnatrice et partie prenante. Il projette l’entièreté d’un récit dont l’issue est encore inconnue. La fiancée du pirate est son histoire à elle, elle en détient le secret, mais elle n’a pas le monopole de l’interprétation, il peut y en avoir d’autres. Un film peut être construit de différentes façons, montré à différentes personnes, il peut être gardé, conservé, reproduit, analysé, commenté. Il fait persister une histoire, encore et encore, chaque fois autrement. Avec lui d’autres règles s’imposent, une autre éthique que nous pouvons agréer ou pas. Il nous propose un nouveau contrat social et psychologique, l’alliance de Marie, encore obscur pour tous y compris pour elle. Il nous incombe de réduire l’obscurité de cette alliance, de la découvrir. André, son seul ami, est celui qui invite à cette tâche qui est celle du spectateur et du cinéphile. Il faut pour cela un projecteur, un magnétophone, des objets techniques, des parasites par lesquels commence l’au-delà du récit, le « pas au-delà ».

Magnétophone ouvert, elle suscite les confidences des hommes du village. Pendant ce temps, les femmes se plaignent auprès du curé. Nos maris, disent-elles, passent leur temps avec Marie. « Eh bien j’irai parler avec elle », dit l’homme d’église. Il y va : « Tu te perds Marie, et tu perds le village avec toi ». Mais Marie n’est pas à une provocation près, elle lui demande de dire une messe à la mémoire de son bouc. Blasphème ! Arrive Hyppolyte, le fils du garde-champêtre, qu’elle tente de dissocier de son père. Pour avancer par ruptures successives, il faut à Marie des ennemis. Elle ne les fabrique pas mais les altère, les façonne pour en faire ses objets. Sans leur hostilité, elle n’aurait pas trouvé son chemin, mais on a les ennemis qu’on mérite, et c’est elle qui garde la main.

Le moment est venu. Le clocher de l’église appelle à la messe. Marie a mis son imperméable rouge. Elle a sorti les objets, les a entassés en fonction de leur couleur, à la façon du facteur Cheval. La cabane est vide, elle met ce qui reste d’argent dans son sac, asperge d’essence et allume. Elle regarde l’incendie, sérieuse, triste et déterminée. (L’incendie de la maison héritée de sa mère n’est pas une fête, c’est juste la garantie du non-retour). Elle va directement à l’église où tout le village est réuni pour la messe (sauf la lesbienne). Elle n’hésite pas, sait exactement ce qu’elle va faire. Pendant le sermon, elle prend une échelle, pose son magnétophone sur une poutre. Elle n’est plus là quand la chanson du film, Je m’balance, se déclenche, et ce n’est qu’un début. Suivent les confidences, médisances et suggestions intéressées ou obscènes qu’elle a recueillies de la bouche de ses clients. Ils font tout pour faire taire cette voix, mais le mal est fait. Seul le valet de ferme esquisse un sourire.

Ils n’entendent que leur propre voix décalée, leur surmoi. Marie n’a jamais habité leur monde, elle ne leur a rien légué d’autre que son absence – elle pourrait même n’avoir jamais existé ou n’avoir existé que dans un film (La fiancée du pirate). En partant, elle a la politesse inouïe d’effacer toutes les traces de sa vie dans le bois – sauf la double dépouille de sa mère et du bouc10. Elle n’a rien condamné, n’a fait qu’enregistrer, créer les conditions pour qu’ils se condamnent eux-mêmes11. Ils n’avaient besoin de personne pour trahir leur faiblesse et leur médiocrité. Fous furieux, ils se ruent vers la cabane de Marie qui finit de brûler. Ils saccagent aveuglément son bric-à-brac inutile, payé par leur argent. Tout est démoli, dispersé, piétiné, dans la rage et les éclats de rire. Il ne reste plus rien – sauf les chants des oiseaux.

Ils ne détruisent pas les objets de Marie, ce sont leurs propres objets qu’ils détruisent. Elle aura ridiculisé tous les systèmes qui gouvernent leur monde : du désir, de la dette, de la consommation, de l’argent. Elle se sera soustraite à leurs échanges et aura délégitimé, dévalorisé leurs compensations bancales, leurs précaires équilibres. Ce film quasi-chrétien qui oppose la bêtise coupable des villageois à la pureté virginale de Marie, est aussi un film sans religion ni croyance qui dissipe les fautes, réduit à néant les compensations, consume la vengeance et délaie le ressentiment dans la légèreté de l’air. Elle montre ainsi sa toute-puissance, son pouvoir dangereux dont le cinéma lui-même se méfie. La plupart des films (presque tous) prennent appui sur une combinaison de dette, de culpabilité et de réparation. S’ils transgressent cette règle, ce n’est qu’à titre provisoire, afin de la légitimer. Des scénaristes aux diffuseurs en passant par les producteurs, les acteurs et les autres, le monde du cinéma ne peut ignorer la dangerosité d’un univers sans dette, sans devoir, sans faute ni culpabilité. 

Débarrassée de son imperméable rouge, la jupe courte, sans bagage et les pieds nus12 – mais avec son sac plein de billets, Marie suit enfin le conseil d’André. Elle s’arrête devant une affiche qui annonce la projection du film La fiancée du pirate [métaphore en abyme du contrat qui, le temps d’un film, fait de nous des pirates, l’alliance de Marie] et prend la route de la liberté sur fond de campagne printanière. Finalement ce qui compte, c’est le dernier moment, le « pas au-delà ». Que reste-t-il quand on part sur la route, quand on laisse à son triste sort ce village de ratés ? Un film. De toute cette histoire, il ne restera pour l’avenir qu’un film qui nous invite de l’intérieur à l’aller voir. Il n’y aura pas d’autre sauveur, ni André ni Jésus, et il n’y aura pas non plus de salut, il n’y aura que ce joyeux départ, pieds nus. 

  1. Le film date de 1969 et, en 1953, Nelly Kaplan est arrivée à Paris, sans papiers ni qualifications.  ↩︎
  2. Le film La Comtesse aux pieds nus, réalisé par Joseph L. Mankiewicz, est sorti en 1954 – juste après l’arrivée de Nelly Kaplan en France. Comme La Fiancée du pirate, il n’est pas avare en stéréotypes. Une autre Marie plus ou moins gitane, Maria Vargas dite Maria d’Amata, jouée par Ava Gardner, commence sa vie pieds nus, dans le dénuement, comme la Marie de Nelly Kaplan, et la finit assassinée. La Marie de Nelly Kaplan commence aussi sa vie dans le dénuement et la finit pieds nus – comme si une Cendrillon pouvait réparer le triste destin d’une autre Cendrillon. Les deux perdent leur mère dans le cours du film. ↩︎
  3. Quand Nelly Kaplan, en 1953, est arrivée à Paris, c’est aussi dans le cinéma qu’elle a trouvé un appui (Henri Langlois puis André Breton). ↩︎
  4. Sur la camionnette s’affiche Belle de jour, film de Luis Buñuel (1967), où le personnage principal, Séverine, travaille secrètement dans un bordel. Le prénom « Séverine » signifie braverigoureuseexigeante. Marie est elle aussi une Sainte Séverine, qui va jusqu’au bout de ce qu’elle a à faire. ↩︎
  5. Nelly Kaplan a transféré son déracinement dans le cinéma. En quittant sa famille et son pays dit d’origine, peut-être aurait-elle désiré ne pas avoir de nom, elle non plus – mais ce n’est pas ce qu’elle a fait. Elle est restée Kaplan, et c’est de ce nom, Nelly Kaplan, qu’elle a signé ses films. ↩︎
  6. Moi, je m’balance, / Je m’offre à tous les vents, / Sans réticences, / Moi, je m’balance, / Je m’offre à qui je prends,/ Le cœur indifférent, / Venez, venez vite, / J’veux tout, mais tout de suite, / Entrez dans ma danse, / Moi, je m’balance, / Dégraffez les cols blancs, / De vos consciences, / Moi, je m’balance, / Mon lit est assez grand, / Pour des milliers d’amants, / Moi, je m’balance, / Au soleil de minuit, / De mes nuits blanches, / Moi, je m’balance, / Chacun sera servi, / Mais c’est moi qui choisis, / C’est moi qui invite, / C’est moi qui vous quitte, / Sortez de ma danse, / Moi, je m’balance, / Parmi tous vos désirs, / Vos médisances, / Moi, je m’balance, / Sans adieu ni merci, / Je vous laisserai ici, / Sans adieu ni merci, / Je vous laisserai ici, / Car j’m’en balance, / J’m’en balance, / J’m’en balance, / Moi, je m’balance, / Au soleil de minuit, / De mes nuits blanches, / Moi, je m’balance, / Chacun sera servi, / Mais c’est moi qui choisis, / C’est moi qui invite, / C’est moi qui vous quitte, / Sortez de ma danse, / Moi, je m’balance, / Parmi tous vos désirs, / Vos médisances, / Moi, je m’balance, / Sans adieu ni merci, / Je vous laisserai ici, / Sans adieu ni merci, / Je vous laisserai ici, / Car j’m’en balance, / J’m’en balance, / J’m’en balance, / J’m’en balance… (Chanson de Georges Moustaki écrite pour le film, enregistrée par Barbara en 1970). ↩︎
  7. Dans Belle de jour, Séverine transforme son mari en ombre impuissante. Marie passe elle aussi par la prostitution pour faire de tout un village une ombre impuissante. Les deux sont souveraines, elles proclament leur souveraineté en renversant à leur profit le phallocratisme usuel. Elles se servent de leur sexualité pour dévaloriser, ridiculiser le pouvoir phallique, mais ne disent rien de ce qu’on nomme la sexualité féminine. ↩︎
  8. Cela conduit à quelques comparaisons : 1/. au mouvement #metoo. Ne se posant ni comme victime, ni comme souffrante, elle ne cherche pas d’autres femmes avec qui s’allier, ne fait jamais appel aux autorités (ni la gendarmerie, ni l’évêché), ne fait la leçon à personne (ni morale ni politique) et ne cherche pas à mettre à son service l’espace public. Pire encore : elle pratique la prostitution sans honte, ni plaisir ni déplaisir, comme si l’usage qu’elle en fait suffisait à la purifier. 2/. au Marchand de Venise. Marie n’est pas juive comme Shylock, elle est romanichelle ou considérée comme telle, elle n’est pas riche mais misérable, un statut qui justifie chez les bonnes gens la même réprobation. À sa façon, comme Shylock, elle change les règles du jeu. Au lieu d’échanger de l’argent contre une livre de chair, elle échange son corps, sa propre chair, contre de l’argent. Cet échange dissymétrique, inimaginable pour les autres, lui donne le pouvoir de transformer les règles du jeu. Alors que Shylock, qui fait appel aux lois de la cité, finit par échouer, elle réussit en suscitant chez les autres une dette qu’ils sont incapables de rembourser. 3/. à d’autres films dits transgressifs de la même époque. Alors que le film de Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, L’an 01 (1972), qui semble révolutionnaire, détruit l’échange mais enferme la cité dans un monde circulaire, sans avenir, elle fait de l’échange son allié pour s’en libérer et s’ouvrir un avenir. ↩︎
  9. Joué par Louis Malle. En 1965, Louis Malle avait tourné Viva Maria ! avec Brigitte Bardot et Jeanne Moreau (qui dans le film s’appellent toutes les deux Maria), et en 1967 William Wilson, une nouvelle d’Edgar Poe publiée en 1839 où un officier autrichien, hanté par son double qui vient s’interposer chaque fois qu’il franchit les limites, dévoile son sadisme en jouant aux cartes avec la belle Giuseppina. ↩︎
  10. Il est des traces ineffaçables, et Marie ne pouvait supprimer ni celles de sa mère, ni celles du bouc. Elles hanteront à jamais le village de Tellier. ↩︎
  11. Il ne s’agit ni d’aveu, ni de confession, mais de profération détournée. ↩︎
  12. Pour une Gitane, il suffit d’avoir les pieds nus pour finir Comtesse. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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