Le mal n’existe pas (Ryusuke Hamaguchi, 2023)

Il ne suffit pas de vouloir atténuer ses fautes pour accéder au monde du sans-calcul, du sans-condition

Il y a Takumi, le bûcheron qui semble occuper une place privilégiée dans le village de Mizubiki1 (on le nomme l’homme à tout faire), il y a Hana, sa fille, dont nous comprendrons vers la fin que c’est elle, le personnage principal. Il y a les deux communicants arrivées de Tokyo pour présenter le projet de « glamping » (du camping de luxe ou de charme, aussi glamour que possible)2 de la société qui les emploie, Playmode : Takahashi (l’homme), et Mayuzumi (la femme). Il y a le cerf qui passe, le faon mort tué par les chasseurs – et il y a aussi la musique de Eiko Ishibashi, point de départ du film. Le film commence par une lente description des habitudes locales : on boit l’eau pure des rivières, on ramasse des condiments dans la forêt pour agrémenter les plats, on se chauffe avec le bois coupé sur place. Une réunion est organisée pour présenter le projet et (en principe) consulter les habitants3. Tout indique qu’en réalité le projet concocté par des consultants éloignés de la région est déjà bouclé : foncier sécurisé, subventions pour encourager le tourisme local déjà versées, constructions et facilités déjà définies. La discussion se focalise d’abord sur la fosse sceptique, insuffisante par rapport aux besoins, puis on évoque les touristes qui se disperseront partout, feront des barbecues dans des lieux interdits, perturberont les animaux. Les représentants de la compagnie se rendent compte que ce projet est mal conçu, mal fichu, au mauvais endroit, ils comprennent que les dommages collatéraux seront graves; mais nul n’ignore que ces représentants n’ont aucun pouvoir, que leur rôle est de pure communication, et qu’en tout état de cause seule la rentabilité du projet est prise en considération. 

S’il n’y avait que ça, le film serait tout juste un documentaire banal, mais il y a plus, et ce plus vient d’un endroit inattendu, Hana, la petite fille. Son père étant souvent en retard pour venir la chercher, on lui conseille de ne pas rentrer seule à la maison. Alors que des chasseurs tirent du gibier sur son trajet, elle désobéit. Crainte, panique : tout le monde se met à sa recherche, son père (bien sûr)4, les villageois, et même Takahashi et Mayuzumi, les représentants de la compagnie qui sont revenus dans le village pour proposer à Takumi, le bûcheron, une fonction médiatrice. La fin du film démontre qu’aucune médiation n’est possible. Hana se trouve en pleine forêt, fascinée par un cerf dont nous voyons la face, comme s’il nous interpellait nous aussi. Cette confrontation entre la petite fille et l’animal est le coeur et la conclusion du film. Takahashi, l’homme des villes, voudrait la sauver, la protéger de la violence animale, mais Takumi, l’homme de la forêt, l’en empêche violemment. Un bref combat oppose les deux hommes. Quand Takahashi se relève difficilement, Takumi est déjà parti, sa fille dans les bras, apparemment évanouie, saignant du nez. On devine qu’il s’agit moins, pour Takumi, de sauver l’enfant, que de respecter son parcours comme on respecte celui des arbres (chacun selon son espèce), celui des animaux (chacun son cheminement dans l’espace forestier) et celui des humains (les vrais, ceux de la population locale).

Entre ces personnages qui semblent entrer en relation, il n’y a, de fait, aucun rapport. Le père n’a pas de métier défini, il vit avec sa fille dans le monde de la continuité du vivant, à l’écart du temps, tandis que les deux représentants de la ville sont incapables de quitter leur univers : calcul, transaction, compensation, réparation5. Leur bonne volonté n’est pas en cause, mais leurs mondes sont irréductiblement différents. Ils ne sont pas seulement séparés par leur culture et leur mode de vie, mais par un autre genre de discordance qui va plus loin, au-delà de l’être. Aussi importantes soient-elles, les questions écologiques, économiques, pratiques, quotidiennes, ne sont pas seules en cause. Le discord est plus profond, plus radical. Takahashi, ancien acteur devenu communiquant, rêve de démissionner de la compagnie, vivre enfin une autre vie. Il admire Takumi, voudrait couper du bois comme lui, connaître la forêt comme lui, mais c’est impossible. Devant une carcasse de faon, il ne souffre pas, il est incapable de s’identifier – contrairement à sa collègue Mayuzuma qui fait un faux mouvement, se blesse. 

Les employés de la compagnie sont mal à l’aise. Ils se savent en faute et voudraient s’excuser, améliorer la situation, mais les villageois leur demandent tout autre chose : se retirer, tout simplement. En revenant dans le village, ils imposent à nouveau leur présence, et cela suffit pour provoquer la méfiance. Le titre anglais du film, Evil Does (not) Exist, ne renvoie pas à leurs actes, mais à leur être. Pour Takumi, il faut que les choses adviennent comme telles. Les chasseurs chassent, les businessmen font du business, les habitants de Tokyo continuent à supporter leur malaise (Evil Does Exist), tandis que l’eau coule vers le bas, les montagnards ramassent les herbes, les enfants jouent, la musique d’Elko Ishibashi suit son cours, le cinéaste réalise un film, les arbres poussent et les animaux suivent leurs parcours habituels (Evil Does not Exist). Personne n’a décidé cela, personne ne le juge, ce n’est ni bien ni mal. Aucun raisonnement n’est nécessaire pour que ces choses adviennent, aucun calcul, aucune condition préalable ne doit être remplie. Takumi n’a besoin ni d’argent, ni de la compagnie des citadins – mais les citoyens recherchent sa compagnie. Le désastre et la nature, le conditionnel et l’inconditionnel s’opposent, mais ils sont indissociables. 

  1. Ce village est imaginaire, inspiré du lieu où vit Eiko Ishibashi, entre la préfecture de Yamanashi et celle de Nagano. Le film a été tourné à deux heures de Tokyo. ↩︎
  2. Ce n’est pas de la fiction, ce genre de réunion a effectivement eu lieu. ↩︎
  3. Il ne s’agit pas d’habitants de souche ayant une même origine, mais de migrants installés depuis deux générations maximum, et certains très récemment. ↩︎
  4. Dans cette histoire, la mère ne subsiste que comme trace, sur une photo de famille. ↩︎
  5. Il est significatif que la principale scène les concernant se passe dans une voiture. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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