Welt, survie sans monde

Il n’y a plus de monde commun, je survis « comme si » il y en avait un

Nous faisons comme si le monde dans lequel nous vivons était le même pour tous, comme s’il n’y avait qu’un monde, un seul, mais nous n’en avons aucune démonstration. L’unicité du monde opère comme ce que Kant nommait idée régulatrice : une présupposition utile dans la vie courante, mais insuffisante pour effacer la solitude ultime de chacun. En faisant comme si, nous n’avons besoin d’aucune définition, nous laissons ouvert le sens de ce mot. Pour cohabiter ensemble, en tant que vivants, les humains font semblant d’être portés dans un seul espace, le même, tout en étant toujours, individuellement, menacés par la défaillance du monde commun. « Personne ne pourra jamais démontrer que deux êtres habitent le même monde », disait Jacques Derrida. Le monde commun est marqué par une fragilité, une dissémination inéluctable. Rien n’assure qu’il puisse continuer à exister comme tel. Bien que, depuis des millénaires, toute notre existence dépende de la croyance en un monde un, cette croyance peut s’effondrer. À tout moment son effacement, la fin d’un monde, peut survenir – et cela arrive effectivement, sur un plan personnel par l’angoisse ou la folie, ou sur un plan social par la crise ou la guerre. Quand le monde s’en va ou fait défaut, il faut absolument faire comme si il reposait sur un fondement, une certaine stabilité. Cette stabilité n’étant pas portée par le monde physique, elle repose sur un contrat, une alliance. Pour faire monde, il faut que je te porte, comme si nous habitions le même monde. En te portant, je fais en sorte qu’il y ait un monde, juste un monde, sans condition, le temps d’un don, afin de pouvoir y vivre moi aussi. Cela marche plus ou moins, et parfois le cinéma montre l’échec de cette stratégie.

Dans son film Prénom Carmen (1983), Jean-Luc Godard nomme son personnage principal Carmen et son amant du moment, qui finira par l’assassiner, Joseph. L’histoire pourrait se rapprocher de la Carmen de Bizet, avec son amoureux déçu Don José – mais elle s’en éloigne au contraire radicalement. Il ne s’agit pas seulement, pour l’auteur, de raconter une histoire plus contemporaine, d’inventer une fiction dans laquelle la contrebande serait remplacée par le terrorisme, il s’agit de montrer ce qui pourrait arriver dans un monde dont l’unité ne serait plus recherchée. Les personnages de Godard se côtoient mais ne partagent plus rien. L’efffacement du monde commun ne tient ni à la psychologie, ni à la distance, il tient à l’abandon du souci de l’autre. Carmen sollicite son oncle, elle entraîne Joseph dans son braquage, mais aucun d’entre eux n’éprouve le besoin de faire comme si ils vivaient dans le même monde. La conséquence est terrible : le désir a disparu. Pour rendre compte d’une situation politique et sociale ressentie par le réalisateur comme bloquée, il aura fallu concevoir une Carmen sans désir, formulation évidemment oxymorique, qui ne renvoie pas à sa personnalité mais à l’impossibilité de se dégager d’un rapport de confrontation qui ne laisse aucune place à l’hypothèse d’un monde de l’autre.

On trouve dans Eat the Night (Caroline Poggi et Jonathan Vinel, 2024) une autre façon de vivre dans un espace dépourvu de monde. En l’absence de leurs parents, les frère et sœur Pablo et Apo se débrouillent dans une solidarité sans faille. Leur vie se partage entre un jeu vidéo, Darkmoon, essentiel pour Apo, et la vente de drogue, essentielle pour Pablo qui fait vivre la maison. Tout semble bien se passer jusqu’au moment où les deux béquilles qui faisaient office de monde réel s’effondrent. D’une part le serveur du jeu est désactivé, d’autre part le trafic est interrompu par la police et une bande rivale. Le sans-monde, qui prévalait déjà depuis le début sans qu’ils s’en soient rendus compte, se révèle alors dans toute sa cruauté. Ils croyaient communiquer entre eux mais ne partageaient en réalité qu’un monde fragile, fondé sur la fiction. C’est la fonction même du « comme si », sans laquelle on ne peut pas vivre, qui est désactivée.

Le cas de Sue, dans Sue perdue dans Manhattan (Amos Kollek, 1998), est l’une des figures les plus pathétiques du sans-monde. Dans sa façon d’exister, ce qui opère comme monde se réduit à l’échange sexuel, mais ça ne suffit pas. On ne peut rien construire sur cet échange, ça ne fait pas monde, et comme elle est terrorisée à l’idée de faire autrement, elle vit dans un sans-monde où même la vie finit par perdre son sens.

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