Affirmer la déprise

À l’encontre des pouvoirs, qui ne vont jamais sans emprise, il faut affirmer la déprise

Nous vivons à l’époque où l’emprise est devenue un problème, un enjeu. De nombreux ouvrages en évoquent des formes diverses dans les domaines les plus variés : emprise amoureuse, affective, émotionnelle, familiale, professionnelle, spirituelle, sectaire, politique, etc. Dans la vie de couple, la pensée, l’université, l’idéologie, la politique, voire les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle, les effets de pouvoir et de domination peuvent être décrits comme des modalités de ce que Freud a nommé pulsion d’emprise (Bemächtigungstrieb), qu’on peut aussi nommer en français pulsion d’appropriation ou pulsion de pouvoir, comme le faisait Jacques Derrida. La tendance du nouveau-né à saisir, utiliser sa main pour s’emparer d’un objet, le maîtriser, le contrôler, voire le posséder, est bien connue, et pourrait être la base des multiples penchants vers l’exploitation ou l’assujettissement de l’autre. 

EMPRISE
Prendre acte de la faculté de dédoublement, démultiplication et supplémentation des emprises, c’est déjà la limiter
Vivre, c’est être sous l’emprise d’un monde; on peut s’y soustraire en se singularisant, mais la déprise absolue est impossible, sauf la mort
Emprise et assentiment, appel, voire auto-sacrifice, sont indissociables
L’emprise algorithmique, point culminant de la police orwellienne de la pensée
Sous emprise, la jeune fille filmée entérine la centralité du phallique, du logos, dont elle est le jouet
La plus puissante des emprises ne repose par sur l’amour, mais sur la haine

Que faire pour limiter notre dépendance à cette pulsion ? La tendance étant générale, universelle, il serait inopérant de vouloir la combattre frontalement, car on risquerait de privilégier sans s’en rendre compte une autre saisie, un autre versant de la même pulsion d’emprise. Plutôt que de s’engager dans une rivalité, un vain combat réciproque, c’est vers des stratégies transversales, des démarches indirectes qu’il faut se tourner. Sachant que, moi-même, du simple fait que je cherche à connaître, à décrire, je suis impliqué dans une forme d’emprise, je préfère nommer déprise le chemin vers lequel je m’engage. Il y a toujours de la prise, mais dans le même temps je la circonscris, je la borne, je l’éconduis. Le souci de se déprendre de l’emprise peut prendre mille formes – aucune n’étant programmable ou prévisible, aucune ne pouvant être décrite ou inscrite a priori dans un mode d’emploi. Ne trouvant guère, dans ma vie courante, de circonstance où la déprise au quotidien puisse être examinée de manière suffisamment neutre, j’ai choisi d’en repérer des manifestations dans l’art le plus répandu, le cinéma. L’extraordinaire diversité et multiplicité des films partout dans le monde, dans tous les pays, les cultures, les milieux, donne l’occasion de repérer certains mouvements de déprise, en exposer certains traits, les analyser, les regrouper sans pour autant les réduire à une typologie. Chaque cas est singulier et incomparable, mais cela n’empêche pas d’en situer les principales caractéristiques, d’en analyser le mode de fonctionnement.

DÉPRISE
Il faut, pour se dégager de l’emprise, une extériorité
Contre l’emprise, on ne peut pas lutter frontalement – mais seulement par la voie indirecte et transversale, la déprise
La déprise féministe, post-patriarcat, est un mouvement dont les termes et les résultats sont imprévisibles
Ce monde n’étant pas le mien, je me réfugie dans un hors-monde impartageable

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