Crypte, clôture, pleurs

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Au voisinage de la crypte, on ne peut que pleurer

Selon Nicolas Abraham et Maria Török dans leur ouvrage commun L’écorce et le noyau (1978, réédité en 1987), ce qui est encrypté est absolument secret, inaccessible. La crypte est un lieu du psychisme auquel nul ne peut avoir accès, ni le moi conscient ni le je inconscient, ni l’analysant ni l’analyste. Le sujet est attiré par ce lieu dont il ne sait rien, il tourne autour, oscillant entre dépression, mélancolie et exaltation créatrice, dans l’obsession d’un invisible, d’un inaudible, d’un immémorable dont il ne peut se dissocier. La chose n’est pas totalement absente, elle peut surgir par la curiosité, l’affect, les crises de rire ou les inhibitions. Dans le film de Rebecca Zlotowski, Vie Privée, sa présence se manifeste par des pleurs. Lilian Steiner, une femme médecin, psychiatre et psychanalyste, ordinairement assez obsessionnelle, rationnelle et peu tournée vers les émotions, se met à pleurer sans arrêt, sans pouvoir s’arrêter. Certes il y a des raisons, une accumulation de contrariétés et d’humiliations, une mise en cause de sa place de mère et de professionnelle, mais pas assez (selon elle) pour justifier un symptôme embarrassant, qui ne figure dans aucun catalogue spécialisé. Bousculée dans ses habitudes et ses convictions, elle finit par consulter une hypnothérapeute, se montre plus réceptive qu’elle n’aurait cru, et se remémore une scène où, avant sa propre naissance, elle avoue son attrait pour une patiente et sa peur de son propre fils. Ses pleurs s’arrêtent mais tout cela reste encrypté, sans lien avec sa vie courante. Le décès mystérieux de sa patiente s’explique, mais la crypte reste la crypte et le restera toujours : elle n’aura échangé avec l’enfoui que par ses pleurs.

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