Nostalgie de l’ancien monde

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De l’ancien monde, il ne me reste que la nostalgie, un mal d’archive qui survit à travers moi

Un monde encore présent dans le souvenir, dont les traces sont encore capables de produire des sentiments, de l’émotion, de la gêne, du malaise ou du plaisir, a-t-il disparu ? Tant qu’on s’en rappelle, on ne peut pas dire qu’il soit perdu, et même au contraire : il exige une place dans le cours des choses, le vécu, il a la faculté d’imposer sa présence décalée, le mélange incertain de sa force et de sa faiblesse. Incapable de m’en dégager, je reste aujourd’hui même sous sa canopée, sa protection, son emprise, et pourtant je le sais, malgré tout cela, il a disparu. Dans Soleil Vert , de Richard Fleischer (1973), le détective Frank Thorn est né après l’effacement d’un monde, et pourtant il ne cesse d’en retrouver les traces. Il y a des restes concrets comme des livres, des pommes, un oignon ou un morceau de bœuf, il y a le sentiment de déperdition, et il y a la nostalgie d’un vieillard, Salomon Roth, qui ne peut s’empêcher de parler de temps à autre de cet univers devenu presque inimaginable qui impose son ascendant, son empire sur ce qui arrive à présent, tout en ne se présentant que sur le mode de la dégradation, de la ruine. La nostalgie est le signe de la survivance, et aussi celui de la perte définitive. C’est ce qui la rend à la fois délectable et grave, jouissive et funeste, suave et néfaste.

Le film de Bi Gan, Resurrection (2025), en montre une dimension poignante car le film est organisé autour de ce qui, du 20ème siècle (ou de son cinéma), a disparu : les six sens du bouddhisme zen, pas moins – vue, ouïe, goût, odorat, toucher, esprit. La perte concerne chacun de ces domaines et se traduit pour le personnage principal incarné chaque fois par le même acteur, par une disparition brutale : la mort. On meurt de ne plus voir ce qu’on voyait dans l’ancien monde, de ne plus entendre sa musique dans les vibrations de son corps, de ne plus en percevoir les imprégnations sur sa langue, de ne plus en sentir les odeurs, de ne plus pouvoir approcher les lèvres de l’autre et finalement de n’avoir aucune notion de ce vers quoi l’on peut aller. Le seul dépassement de la nostalgie est le film lui-même, qui appartient à l’autre monde, celui d’aujourd’hui. Dans un pays en pleine mutation technologique, un réalisateur de 36 ans n’arrive plus qu’à regarder en arrière. S’il préfère ne voir que l’ancien monde, c’est quand même pour y trouver la matière d’un film – l’aveu d’un dépassement.

Dans le film de Kleber Mendonça-Filho, L’Agent Secret (2025), la nostalgie affecte plus les spectateurs que Sebastian, fils du personnage principal Armando, qui n’a aucun souvenir de son père, ne semble pas spécialement désireux de restituer ce monde disparu. Ce n’est pas lui mais une autre, une inconnue, une jeune historienne, qui en porte la trace. Pour lui le mal d’archive est abstrait, tandis que ceux qui ont vu le film (nous) peuvent imaginer, à tort ou à raison, qu’il témoigne d’un réel. Pour être affecté par le mal d’archive, il faut en avoir une perception, quelle qu’elle soit. La survie se passe d’authenticité.

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