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Il n’est de singularité marquante que par exception, irréductible et souveraine
Pourquoi accorder plus de valeur à la singularité, à l’individualité, à l’exception, plutôt qu’au comportement moyen, à l’acceptation de règles générales valables pour tous ? Pourquoi vouloir construire une éthique de la singularité, alors que probablement l’humanité se reproduira mieux sans elle ? Pourquoi attacher une importance majeure au nouveau, à la supplémentarité, alors qu’on pourrait se contenter de la répétition du même, de la réitération du cycle ? C’est toute la question de l’humain, pour laquelle il n’y a pas de pourquoi. L’humain ajoute à l’extérieur de lui-même. Il ne se contente jamais d’un seul outil, une seule langue, une seule explication, un seul choix, parce que je suis humain. Cela ressemble à une causalité, une justification, mais ce n’en est pas une. Il n’y a pas de raison pour qu’il en soit ainsi, pas de garantie, pas d’assurance philosophique ou téléologique. C’est ainsi que je vis parce que je ne me contente pas de vivre, et je ne peux pas faire autrement. On aura rencontré cette situation dans plusieurs films de l’année 2025 : Nouvelle Vague et Blue Moon de Richard Linklater, où ce sont des personnages historiques, Jean-Luc Godard et Lorenz Hart, qui auront été montrés dans leur incapacité à faire autrement, Marty Supreme, de Josh Safdie, où le personnage historique (Marty Reisman) est réinterprété dans cette direction, ou The Mastermind, de Kelly Reichardt, où un garçon plutôt quelconque prend une décision absurde (voler trois tableaux dans un musée) qui transforme son existence et détruit la vie calme qui était la sienne. Qu’est-ce qui a poussé ces personnes, si différentes les unes des autres, à se présenter comme cas unique, exception ? Vous pourrez chercher, vous ne trouverez ni cause familiale assez puissante (au sens de la psychologie) ni facteur idéologique assez convaincant pour motiver leur engagement. Il s’agit d’autre chose, de la pression supplémentaire que nous avons tendance à réprimer, à refouler. Dans leur cas, la vigueur du singulier aura été plus forte que la pression du collectif. Nous ne pouvons que le constater, et nous ne pouvons que constater aussi la fascination qu’ils exercent. Larry Hart rendait spirituels les raisonnements les plus abscons, Jean-Luc Godard n’a jamais renoncé, jusqu’à son dernier jour, à tenter une nouvelle expérience, et les personnages fictifs tirent leur crédibilité (relative) du désir que nous aurions d’en faire autant. L’énigme est et restera plus forte que la rationalité.