Calculable et incalculable, indissociables

Trop de calcul·s fait sombrer dans l’incalculable

Nous pouvons chaque jour, en tant qu’individus ou collectivités, prendre la mesure du paradoxe d’un monde qui d’un côté est de plus en plus mesuré, analysé, géré, calculé, organisé, balisé, financiarisé, et malgré cela d’un autre côté est aussi le plus incertain, imprévisible, incalculable qui soit. On aurait pu imaginer qu’avec les progrès des techniques, de la science, de la communication, des évaluations en tous genres, ce monde aurait été mieux maîtrisé ou contrôlé. Or ce qui arrive est ambigu. Plus on accumule les connaissances, les pratiques et les technologies, plus on les décrit, les vérifie, les expérimente, et plus les causes de dérèglements se multiplient, plus nous sommes soumis à des impondérables, des événements inattendus d’une ampleur parfois inouïe. Ce paradoxe vaut pour la culture humaine dans son ensemble, et aussi pour chacun d’entre nous dans notre vie quotidienne, courante. Dans nos smartphones, nous disposons d’outils exceptionnels d’organisation et d’information, mais ni notre organisation ni notre savoir ne progressent. Nous dépendons d’algorithmes d’une efficacité extraordinaire, qui contribuent à détruire peu à peu notre autonomie et notre capacité de décision.

Le film de Celine Song, Materialists, met en scène une marieuse, une professionnelle qui organise des rencontres (héréro-sexuelles) en vue du mariage. Elle est matchmaker, son rôle est de sélectionner les hommes et les femmes susceptibles de se rencontrer – au sens fort du mot, qui n’est pas nécessairement synonyme d’amour. Il faut, dit-elle, procéder de manière méthodique, mathématique. Elle accumule les critères, les raisonnements, les expériences, les petites boîtes à cocher, et quand son travail de mise en relation se termine par un mariage, elle triomphe. Tout cela fonctionne jusqu’au moment où, fatalement, l’incident arrive, elle se rend compte que les liens mis en place par son système sont trompeurs, dysfonctionnels. La calculabilité à laquelle elle croyait (et faisait croire) révèle sa perversité, qui peut aussi conduire à l’inverse du résultat recherché : dissociation, détresse, agression. Croyant s’appuyer sur des règles stables, elle est conduite à gérer l’incalculable. C’est ainsi qu’enfin sa vie personnelle revient à son point de départ, son premier amoureux. 

L’échec du calcul est encore plus radical dans le film d’Orson Welles La Dame de Shanghai (1947). Ils sont trois à voyager ensemble, sur le même bateau, se livrant tous les trois à des calculs compliqués pour exploiter ou se débarrasser de l’autre : Arthur Bannister, avocat riche et handicapé, sa femme Elsa Bannister, d’une beauté presque monstrueuse, et un autre avocat associé au premier, Georges Grisby. Le seul qui ne calcule pas est Michael O’Hara, interprété par Orson Welles. Innocenté après un procès pour meurtre, il survivra à la guerre de tous contre tous, tandis que les trois autres s’entretueront dans un jeu de miroirs brisés resté célèbre. Trop de calculs différents, hétérogènes, finissent par faire surgir une sorte de chaos dont nul ne peut savoir à l’avance ce qu’il produit.

Les conséquences les plus graves de l’indécision apparaissent dans le film de Kathryn Bigelow, A House of Dynamite (2025). Confronté à une crise nucléaire, le président des Etats-Unis ne prend aucune décision. Entouré d’un formidable appareil de surveillance et d’analyse, d’équipes impeccablement organisées à la Maison Blanche, au Pentagone et dans des bases secrètes, encadré par des protocoles élaborés par des experts jusqu’à la dernière virgule, il se retrouve absolument solitaire au moment où il doit trancher entre différentes approches incompatibles entre elles. Loin de l’aider, la technologie masque les critères politiques ou éthiques sur lesquels il pourrait s’appuyer. La composante humaine n’a pas disparu, mais entre les différents spécialistes et conseillers, entre les diplomates et les militaires, elle est diffractée, écartelée, perdue. La main du président tremble, son esprit vacille, il ne peut rien dire.

Le philosophe allemand Leibniz croyait à la fois en Dieu et dans le nombre. Il pensait qu’en principe, tout était calculable, et qu’on pourrait un jour démontrer rationnellement que notre monde aura été le meilleur des mondes possibles, conformément à l’intention divine. Dans son film Leibniz, Chronique d’une peinture perdue (2025), Edgar Reitz imagine une situation où domine l’impondérable, l’incalculable. La reine de Prusse Sophie-Charlotte aurait aimé avoir, dans son cabinet de porcelaine, un portrait de cet homme qui a été son professeur et son conseiller pendant des années, mais aucune trace ne subsiste du portrait lui-même. A-t-il été commandé, réalisé, est-il resté inachevé ou perdu ? On n’en sait rien. L’hypothèse du film, c’est qu’au moment précis où Sophie-Charlotte meurt de maladie à l’âge de 37 ans, une femme-peintre tente de saisir le vrai Leibniz, et échoue (il existe d’autres peintures plus académiques de cet homme, mais elles ne comptent pas). Si Leibniz était unique, absolument singulier, il était impossible de le dédoubler, ce qui le rendait irreprésentable. Même le plus génial des peintres n’aurait pas pu réussir son portrait. Le prophète de la calculabilité universelle ne pouvait que s’y soustraire.

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