La défaillance du phallogocentrisme ouvre sur le désarroi, la confusion, l’égarement – un passage vers l’inconnu
On évoque aujourd’hui le patriarcat comme un régime, une organisation sociale parmi d’autres qui pourrait être réformée ou remplacée. Le simple fait d’utiliser le mot sonne comme une critique, un reproche. Celles et ceux qui le nomment sont aussi celles et ceux qui s’élèvent contre lui, le combattent. On reconnait qu’il est affaibli, que sa légitimité s’est érodée, que sa solidité fait défaut, on l’a a parfois le sentiment qu’il suffirait d’une pichenette pour l’évacuer. Pourtant chacun sait qu’il résiste, qu’il revient par plus d’une voie, violente ou débonnaire, franche ou dissimulée, sous le couvert de la science, de la raison ou du bon sens. S’il est, au fond, tellement résilient, c’est (entre autres) parce que la question de savoir par quoi le remplacer n’est pas résolue. Le paradoxe est que, quand il s’effiloche, quand une situation se présente où l’appui patriarcal se défait, les acteurs, les victimes ou les témoins sont pris d’effroi, leurs actions sont inhibées par l’angoisse. La situation est différente pour les hommes et les femmes car les premiers s’accrochent et s’habituent plus facilement à son retour, tandis que les secondes vivent dans leur être, dans leur corps, les conséquences de son éclipse.
Dans le film de Lynne Ramsay, Die my Love (2025), ce que Grace vit n’est pas seulement, comme on dit, une dépression post-partum. Son désarroi est plus profond. De son point de vue, toutes les figures masculines autour d’elles sont défaillantes : l’oncle suicidé dont elle habite la maison, le beau-père décédé lui aussi, le compagnon qui passe plus de temps à voyager qu’à rester chez elle, le voisin à la moto qui ne revient que pour s’en aller, les commerçants du coin dont la parole lui semble dérisoire, et toute la société qui l’a exilée de la ville de New York où elle avait ses repères. Pour elle le bébé ne s’inscrit nulle part, il n’y a ni famille pour l’accueillir, ni maison pour le loger, ni perspective pour son avenir, ni même de langage pour lui parler. Ce qui est en cause est un ensemble indistinct que nous nommes ici phal-logo-centrisme, c’est-à-dire la coalescence d’un pouvoir phallique, masculin, et du logos seul capable de gouverner raisonnablement ce monde. Tout cela se disloque, s’efface, mais il n’y a rien à la place. Comment un être humain, une femme, pourrait-elle vivre dans ce hors-monde ? Elle n’a pas la réponse et elle est persuadée que personne ne l’a. Désormais si elle devait écrire, ce serait pour alimenter le feu extérieur qui est aussi intérieur.