Faire exception, s’exempter, risquer la faute : chemin du singulier
Qu’est-ce que la singularité ? Quelle différence y a-t-il entre l’affirmation de son moi, de sa toute-puissance, et l’expression de son unicité, de sa singularité irréductible ? Peut-être n’y a-t-il pas de frontière nette, tranchée. Dans un cas comme dans l’autre, une souveraineté se manifeste, un « je » se déclare et se pense comme exception. Et pourtant je crois en cette distinction, je la considère comme essentielle, centrale. C’est une question politique, éthique. Entre d’une part le moi tout-puissant qui domine ou cherche la domination, et d’autre part le « je » singulier qui se méfie du pouvoir et tend à l’effacement, il peut y avoir comparaison, analogie, mais cela ne supprime pas la différence. Entre la posture de celui qui cherche un avantage et celle de celui qui renonce à un gain ou accepte de subir un coût, on ne peut pas tracer d’équivalence. Cette distinction, nous la vivons au quotidien, et c’est à partir de cas particuliers qu’on peut en saisir la nécessité et la complexité.
On trouve dans le film d’Eugène Green L’arbre de la Connaissance(2025) un cheminement vers la singularité. Le jeune Gaspar s’éloigne de sa famille dysfonctionnelle en banlieue de Lisbonne et vient chercher dans le centre de la ville autre chose, sans savoir quoi. Exploité par un Faust local qui fait la guerre aux touristes pour en profiter (les manger), abordé par une initiatrice, une femme-serpent ou le spectre de Donna Maria, reine du Portugal et aussi reine de l’ambiguïté, il regarde, écoute, mais ne se laisse entraîner dans aucune des proclamations qui, prétendant distinguer le bien du mal, ne font qu’entretenir la confusion. Après chaque rencontre, il s’exempte. Il quitte sa mère et son frère, il se débarrasse du magicien, s’éloigne de la souveraine et ne retient du monde que deux animaux, exemptés de socialité comme lui. Il ne devient lui-même qu’après avoir fauté, en s’écartant de tous ceux qui l’ont initié. Pour en arriver là, il aura fallu qu’il parte du rien (de la banlieue), qu’il en passe par le rien (des touristes) et par la vacuité (de l’ogre capitaliste, entre autres).
Dans Sinners (2025), Ryan Coogler raconte l’histoire d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, Sammie, très doué pour composer et chanter le blues. Deux de ses cousins (des jumeaux) reviennent de Chicago où ils se sont enrichis par le crime et leurs liens avec la pègre. Les cousins achètent une usine et organisent une grande fête pour les Noirs de cette région du Mississipi, qui n’ont pas tellement l’occasion de s’amuser. La fête tourne mal, très mal, Sammie est le seul à survivre aux attaques successives de vampires et du Ku Klux Klan. Tous cherchent à lui sauver la vie car ils le savent irremplaçable, unique. Il part alors, lui aussi, pour Chicago où il fait carrière dans la musique. Que les hommes du commun disparaissent était acceptable, mais pas lui. Devant le talent, l’argument moral ne tient pas. Mieux vaut prendre le risque de la faute, de l’erreur, plutôt que de renoncer à l’exception.