Je n’ai qu’une langue

Je n’ai qu’une langue, et ce n’est pas la mienne

(Essai de cinéphilie déconstructive)

Adresse à Jacques Derrida ou à son spectre

Dès le début du Monolinguisme de l’autre1, dès le Prière d’insérer, dès la première page du texte, tu avances cette formule, tu la répètes, tu y acquiesce et la redis encore : Oui, Je n’ai qu’une langue, et ce n’est pas la mienne. La formule est contradictoire, incohérente, inconsistante. C’est une double affirmation, une injonction paradoxale. Tu dis que cette langue (le français) n’est pas la tienne, mais c’est bien la langue dont tu te sers couramment. Avec tes livres, tes enseignements, tes interventions, tu es même un auteur particulièrement prolixe dans cette langue. Entre ce que tu fais en parlant et en écrivant et ce que tu prétends, que ce n’est pas ta langue, il y a une tension, la lame d’un double tranchant pour employer ta formule. Puisque tu parles cette langue-là, et pas une autre, dans la vie courante, puisque tu penses dans cette langue, c’est qu’elle est bien la tienne, n’est-ce pas ? D’ailleurs ta formule est ambiguë. Tu dis que tu n’as qu’une langue, qu’elle n’est pas la tienne, tu emploies le verbe avoir et le pronom possessif. N’est-ce pas un aveu ? Si nul ne peut posséder une langue, si c’est une règle absolue, alors pourquoi te sens-tu obligé d’employer un verbe et une expression grammaticale qui renvoient à la possession ? Je pourrais en déduire que ta déclaration est fausse, que c’est une provocation, que tu avoues le mensonge que tu profères, que tu te parjures, que tu te vautres dans le faux témoignage, que tu n’es pas sérieux. Mais je n’irai pas dans ce sens, car ta formule m’impressionne. Elle me happe, elle me concerne, elle m’implique, elle est faite pour moi. On ne peut parler d’une langue que dans cette langue, dis-tu, mais elle est venue de l’autre. Personne n’a inventé lui-même la langue qu’il parle. En l’intériorisant, il s’est cru monolingue, mais comme il reste dépendant de l’extérieur, de ce qui se dit autour de lui, il est aussi, en même temps, plurilingue. Il n’y a pas vraiment contradiction, il y a juxtaposition. Tout être parlant parle en même temps une et plusieurs langues, c’est une position générale, universelle. D’ailleurs nous partageons tous la même expérience : quand je m’entends parler, je crois entendre un autre.

Extension à la langue des films : Une Femme sous Influence (John Cassavetes, 1974)

On peut trouver des formules analogues pour les langues du cinéma. On peut dire que chaque film a sa langue – au sens linguistique du terme, mais aussi visuel, musical, rythmique, etc. C’est sa langue, elle lui appartient, mais il n’en a pas l’exclusivité, ce n’est pas la sienne, puisque chacun d’entre nous en a sa propre interprétation. Parmi les autres langues, il y a le scénario, le tournage (une langue performative), l’intention du ou des auteur·s, la réception des spectateurs, les analyses des spécialistes, le rapport au réel (comme on dit), etc. Aucun film n’est monolingue, ils surfent tous dans une mer plurilingue. Je vais, pour introduire le sujet, prendre un exemple : Une femme sous influence, de John Cassavetes (1974). La femme en question, Mabel, a sa langue dont le film se fait l’écho. Pour la décrire, on utilise des mots qui ne conviennent pas, qui sont d’une autre langue, par exemple : elle est étrange, inorganisée, inadaptée, désaxée, asociale, border-line, folle, etc., chaque mot renvoie à une problématique, chaque mot a sa langue qui diffère de la langue du film. Je dis bien la langue du film et non pas la langue de Mabel, car Mabel n’est qu’un personnage qui exprime une langue extérieure, plus large, dite filmique. Si je déclare à propos de Mabel : « C’est une bonne mère », la plupart des personnages qui l’entourent ne sont pas d’accord, ce qui explique son enfermement. Mais quelle que soit leur opinion, les personnages s’expriment tous dans la langue du film, et cette langue est construite pour exprimer la multitude des paradoxes et des contradictions de ladite Mabel. Il y a pire : c’est que la langue du film, elle-même, est fabriquée pour déconstruire.

Je n’ai qu’une langue, mais ce n’est pas la seule : India SongSon Nom de Venise dans Calcutta Désert (Marguerite Duras, 1975 et 1976)

Il y a eu un film, India Song, et une bande-son relative à ce film. Cette bande-son, déjà, associe plus d’une voix à la bande-image par juxtaposition ou addition, parfois In, parfois Off, difficilement raccordables entre elles sauf pour les spectateurs qui auraient lu préalablement plusieurs livres de la même auteure, par exemple Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) ou Le Vice-Consul (1966), et encore, ils n’aboutiraient qu’à des hypothèses, sans que jamais la bande-son ne procure un sens univoque à la bande-image, et vice-versa. Puisque la bande-son est la même pour les deux films, on pourrait dire que c’est elle la langue du film, s’il était monolingue, mais il ne l’est pas, car bien que ce soient les mêmes sons dans les deux films, ces sons n’ont pas le même sens, ils ne parlent pas la même langue, ils sont affectés dans deux directions différentes par une bande-image capable de les attirer, les transformer.

  1. Jacques Derrida – « Le monolinguisme de l’autre, ou La prothèse d’origine« , Ed : Galilée, 1996, p13 ↩︎
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