Avec l’effacement de la psychanalyse revient en force la terreur du désir inconscient
La psychanalyse est critiquée et dénoncée de tous les côtés. Qu’il s’agisse de son coût, de son inefficacité, de la culpabilisation des parents d’autistes, de la concurrence des sciences dites cognitives ou de l’utilité des médicaments, il y a mille bonnes raisons pour l’abandonner, s’en débarrasser. Bien entendu ces affirmations ne sont jamais argumentées. Qui a fait une étude comparative des différents moyens de vivre avec sa souffrance, ses difficultés, ses limites ? Personne, pour la simple raison qu’une telle étude est impossible. On peut faire confiance à la psychiatre, à la médecine, à l’hypnose, à la pleine conscience ou au yoga kundalini, les résultats seront différents, mais nul ne pourra dire qui est le « meilleur », car chaque pratique produit ses propres critères, et récusera nécessairement les critères de l’autre. Cela ne permet pas d’expliquer pourquoi la psychanalyse a eu un tel impact pendant des décennies, et se trouve maintenant frontalement combattue par des personnes, des mouvements ou des courants d’idées. Freud l’avait prévu, il avait présenté sa découverte comme une maladie contagieuse, une peste. Pour trancher pour ou contre, la question préalable est simple : « Croyez-vous au désir inconscient ? » Il y a ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Faute de trouver à cette question une réponse rationnelle, on peut tenter d’analyser les arts d’aujourd’hui, plus particulièrement la peinture, la littérature et le cinéma, en posant la question : « Qu’en est-il du désir inconscient ? »
La Carmen de Georges Bizet, créé en 1875, est la figure classique du désir. Cette jeune femme impétueuse qui ne cède jamais et choisit librement ses amours est célébrée dans l’opéra par une musique séduisante, qui donne envie de l’accompagner, de la rejoindre. Tombé dans le domaine public en 1969, l’opéra a été adapté au cinéma quatre fois en 1983, par Francesco Rosi, Carlos Saura, Peter Brook et Jean-Luc Godard. Dans les quatre adaptations, comme dans l’opéra, Carmen meurt à la fin. Si ce dénouement n’était pas conservé, l’opéra perdrait l’essentiel de son intérêt et de sa signification. Il faut qu’à la fin, l’incarnation du désir s’efface. Qui sait ce qu’il adviendrait de la société, du monde, si elle survivait ? Entre les débuts de la modernité et son épuisement, au début de 21ème siècle (j’écris en 2026), cet élément essentiel ne peut qu’être gardé. Inventée vers 1898, la psychanalyse a fait émerger une autre figure du désir : refoulée mais active. Ce désir-là est éternel, il ne meurt pas, mais il ne vient jamais au jour. Carmen ignorait les sources de son propre désir et Don José était terrifié par les siennes. Avec sa musique, Georges Bizet les a sublimées, mais ne les a pas révélées. Jean-Luc Godard s’est contenté d’en souligner les impasses.
Et pourtant la question du désir inconscient est sous-jacente à de nombreux films. Dans Le Mystérieux Regard du Flamant Rose (Diego Céspedes, 2025), deux modalités très différentes du désir sont distinguées. Les maricónes, ces travestis marginaux mis à l’écart par la société, ont l’étrange faculté de transmettre, par un simple regard amoureux, une maladie mortelle. Il s’agit, certes, (hélas), du SIDA, mais celui-ci n’est pas nommé. Dans le film, le transfert des organes génitaux vers le regard est aussi un transfert vers le désir, une pulsion pharmakonique qui séduit et contamine à la fois. Inventée pour les besoins du récit, sur le mode de ce qu’on appelle le fantastique, c’est elle la porteuse du mystère mentionné dans le titre. Le mystérieux regard d’un travesti nommé Flamenco laisse entendre qu’il y a encore de l’inconscient. Après la disparition de Flamenco (à comparer avec celle de Carmen), Mamá Boa, qui a quitté la cantina pour se marier, pousse la petite Lidia à partir en ville : un lieu normal, avec des rues, des maisons et des écoles. Lidia résiste et se précipite vers le spectre de Flamenco. L’inconscient est devenu spectral, mais n’a pas disparu.