Quand le cinéma, c’est faire

Le cinéma comme acte : transformer et se laisser transformer

Il arrive, dans la vie, que les paroles produisent des effets, que les mots agissent. Ils ne transforment pas seulement la langue ou les idées, ils transforment le monde. On appelle cela acte de langage, ou performatif. Cette faculté conduit à interroger d’autres champs, par exemple le cinéma. Si les mots peuvent agir, les films ont-ils, eux aussi, par leur simple vision ou énonciation, la faculté d’agir ? Un film peut-il créer un changement dans le monde, une nouvelle réalité ? Je ne pose pas cette question par rapport à l’émotion ou la mémoire du spectateur, car il est évident qu’il y a un effet. Les films nous informent, nous touchent, produisent un influx et nous influencent, comme on dit. Je m’interroge sur le monde, sa structure, son organisation, son mode de fonctionnement. Est-il possible qu’un film produise un effet direct sur le monde ? Pour répondre positivement à cette question, il faudrait que par le simple fait de l’opération filmique (quel que soit son mode : tournage, réalisation, vision, commentaire, etc.) dans un certain contexte, une situation soit transformée. Il faudrait que le monde dans lequel cette opération est arrivée ne soit plus le même. Au cinéma, ce ne sont pas seulement les mots mais aussi les images, les récits, les mises en scène, les montages, etc., qui agissent ou peuvent agir, dans certaines circonstances. Réaliser un film, y participer ou simplement le voir, cela peut changer votre vision du monde, vos sentiments, vos idées, vos engagements, vos alliances. Toutes sortes d’énonciations filmiques (selon le vocable de Christian Metz), une déclaration, un serment, une confession, un témoignage, une promesse, une excuse, une conjuration, etc, peuvent être en cause – à partir de là, comme pour les actes de langage, si le public croit au changement, alors il est avéré.

On ne peut vérifier cette hypothèse qu’en analysant certains films, un par un, au cas par cas. Prenons Shoah, de Claude Lanzmann (1985), tel que le film de Guillaume Ribot, Je n’avais que le néant, Shoah par Lanzmann (2025) permet de l’interpréter. La première dimension performative du film est la transformation de Claude Lanzmann lui-même. Sollicité pour un documentaire, il produit tout autre chose : une actualisation, une présentification de la mort brutale, la mort même, l’assassinat ignominieux de millions de gens. Il accomplit cela par une mise en situation du témoignage. Au lieu d’une interview classique dans un lieu quelconque, le réalisateur revit et nous fait revivre les moments vécus par les personnes interrogées dans un lieu reconstitué (un salon de coiffure) ou sur place, à Chełmno, là où des camions à gaz ont été utilisés pour l’extermination des Juifs. Abraham Bomba et Szymon Srebrnik ne sont pas seulement des témoins, ce sont des personnes vivantes auxquelles nous pouvons nous identifier. Nous sommes avec eux et nous vivons dans notre corps, comme Claude Lanzmann, la mort des victimes. L’effet performatif ne se situe pas dans la transmission d’un savoir, mais dans le sentiment d’être, soi-même, témoin et mourant. D’innombrables spectateurs vivent cette expérience. Que le film soit aussi un acte politico-éthique socialement tangible est une conséquence dérivée, un supplément de cet effet. 

Un cas complètement différent est le film de Steven Spielberg, The Fabelman(2022). Il y a dans ce film autobiographique deux sous-films, films dans le film qui produisent un effet performatif : une justification, une explication ou l’une des raisons de l’intérêt que Sam (le personnage tenant lieu de Spielberg) porte au cinéma. Dans les deux cas, un élément dissimulé ou invisible, un secret inavoué, se révèle à l’image. Les protagonistes auraient préféré que cela ne se voie pas, ils sont bouleversés, choqués par la mise en lumière, mais obligés d’y croire. Leur monde aura été transformé par ces insertions. L’ambigüité de ce genre de découverte, c’est qu’elle est à la fois spontanée et construite, spontanée dans le temps de la révélation, et construite dans le temps second où les événements sont reconstitués. C’est alors que plusieurs mondes sont transformés : celui des personnages affectés par les sous-films (la mère de Spielberg et l’étudiant, tous deux « trahis » par le film), et aussi Steven Spielberg, qui devient cinéaste à cette occasion. Le film redouble, en le modifiant, le vécu de l’auteur.

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