Hamnet (Chloé Zhao, 2025)
Faire de Shakespeare un père repenti mariée à une maman exemplaire (ex-sorcière) : un idéal hollywoodien
En mettant l’accent sur la femme que William Shakespeare a épousée en 1582, Agnes Hataway1, usuellement prénommée Anne, déjà enceinte de leur premier enfant, Susanna, dont on ne sait presque rien, et sur la disparition de leur fils Hamlet ou Hamnet, frère jumeau d’une autre fille, Judith, tous deux nés en 1585, dont on sait avec certitude qu’il a été enterré le 11 août 1596, Chloé Zhao, aidée par la romancière Maggie O’Farrell également scénariste, fait de la tragédie politique Hamlet écrite vers 1599-1601 un drame familial axé sur l’impuissance des parents face à la peste, et la supposition d’une douleur inguérissable. On sait aussi qu’à la date du décès de l’enfant, Shakespeare était en tournée avec sa troupe, et ne pouvait donc pas revenir à Stratford-upon-Avon pour les funérailles. Tout le reste est pure fiction, à la fois légitime dans son principe, puisqu’un romancier peut imaginer ce qu’il veut sur la vie de Shakespeare dont on ne sait presque rien, et discutable si l’on veut en faire une clef d’interprétation de la célèbre pièce. Celle-ci commence effectivement pour une scène où Hamlet Fils se montre incapable de faire le deuil de son père, nommé également Hamlet et dont on apprendra plus tard qu’il a été tué par son propre frère Claudius, avec la probable complicité de la mère d’Hamlet, Gertrude, que le nouveau roi épousera dans le plus court délai possible (moins d’un mois). Dans la pièce, le moins qu’on puisse dire est que Gertrude ne fait pas preuve d’une sensibilité exagérée. Ophélie, la jeune roturière promise à Hamlet avec l’accord implicite de Gertrude, bien que son père Polonius ne soit qu’un conseiller de palais, s’intéressait peut-être aux plantes médicinales, comme le personnage de fiction Agnes Hataway, présentée dans le film comme une sorcière des bois bien qu’elle ait, été, en réalité, fille d’un paysan aisé, mais l’allusion est très indirecte (les fleurs qui flottaient sur l’eau lors de sa noyade), et l’on peut se dire que si Ophélie avait été magicienne ou sorcière, elle ne se serait pas laissée manipuler par Hamlet. Devant la faiblesse des indices, la sur-interprétation de quelques détails, la question à se poser serait plutôt : Pourquoi un tel film aujourd’hui ?
Il convient de revaloriser la place des femmes – une tâche difficile quand on se réfère une époque où elles étaient pour la plupart illettrées et exclues du monde intellectuel. Le mot sorcière étant devenu positif, une marque de révolte féminine contre le patriarcat, il n’est pas illogique qu’il ait été retenu – bien que rien n’indique que la véritable Anne ou Agnes Hathaway ait fait partie de cette catégorie. Sans doute, dans son jardin, y avait-il quelques plantes médicinales, mais cela n’en fait pas une sorcière, même à l’époque. Alors d’où vient la nécessité ? La pièce de Shakespeare décrit la fin d’un monde (le royaume du Danemark) ou plutôt sa crise, car un certain Fortinbras viendra rapidement de l’extérieur pour rétablir l’ordre. Au Danemark, ce qui défaille est l’autorité des pères. Hamlet Père a commis l’erreur de tuer Fortinbras Père – pour quelques arpents de terre, un prétexte dérisoire. Claudius a saisi l’occasion pour l’assassiner en lui versant du poison dans l’oreille. L’oncle d’Hamlet est un criminel, et sa mère une femme indigne, incapable de fidélité. Leur conseiller Polonius, réputé raisonnable et pragmatique, se laisse entraîner dans une sorte de complot contre Hamlet. C’est tout l’édifice politique, institutionnel, familial et affectif qui est mis en question. Hamlet hésite, il se demande qui il est, en quoi il peut être impliqué dans tout cela. Dans le film de Chloé Shao, ce n’est pas Hamlet qui est défaillant, c’est William Shakespeare qui est absent. Il n’avait pas les moyens de sauver son fils de la peste, mais il aurait pu lui dire adieu. Alors que la pièce shakespearienne se termine par un empoisonnement général, un effondrement de l’autorité, le film vise la réparation. Shakespeare était absent, mais sa présence est restaurée quelques années plus plus tard grâce au théâtre. Anne était marginale, mais elle se révèle excellente mère, réintégrée dans la maison de Stratford et désespérée par le décès de son fils. Le film décrit sans complaisance une scène d’accouchement (impressionnante) et une scène de mort (plutôt conventionnelle), et finalement la sorcière se mue en sainte qui vient réparer l’écroulement des valeurs décrit par son conjoint, lequel se conduit comme un père aimant, à la manière du « bon père » du 21ème siècle. Comme dans tout film hollywoodien (les mauvais comme les bons, et celui-là est plutôt bon), l’anachronie est mise au service du modèle familial. Le fils Hamnet se sacrifie pour la survie de sa sœur Judith. Dans la dernière scène au Globe Theater de Londres, Anne comprend enfin ce qu’a voulu faire son époux. Le public unanime ainsi que son frère partagent son émotion. Tout est bien qui finit bien, mais l’on se dit que l’esprit shakespearien, fait de lucidité, de radicalité, de franchise brutale et d’ironie, est au minimum écarté, et au pire trahi. Il ne suffit pas de se servir de noms célèbres (Hamlet, Shakespeare) pour leur rendre justice.
- C’est le nom qui figure sur le testament de son père, Richard, un paysan aisé mort en 1581, et lui laissant dix marks, soit 6 livres 13 shillings et 4 pence, à recevoir « le jour de son mariage ». Dans la vie courante, le nom usuel de cette femme était Anne. Le mariage aura lieu rapidement, l’année suivante, alors qu’Anne était âgée de 26 ans et William Shakespeare de 18 ans. ↩︎