Pas au-delà (adresse au lecteur)

Adresse au lecteur : il faut que tu te laisses aller au « pas au-delà » du film

Certains films contiennent, sur un mode difficile à définir, leur propre dépassement. Ils ouvrent sur quelque chose qui restera toujours mystérieux. Je ne parle pas d’une fin « ouverte » qui continuerait l’histoire dans un sens ou un autre, mais sur le même plan, je parle du passage à un autre plan, que je nomme (à la suite de J.D.) le « pas au-delà ». Il ne s’agit pas de quelque chose de spirituel, de religieux ou de transcendant (bien que cela puisse arriver), il s’agit d’un mouvement vers une extériorité, une sortie d’un certain cercle dans lequel les personnages du film ne peuvent pas faire autrement que de circuler. La sortie du cercle est, par essence, imprévisible, car si elle était prévisible, ce ne serait pas une sortie, ce ne serait que le prolongement de la circularité, mais l’imprévisibilité ne suffit pas. Il faut en outre que la sortie soit exceptionnelle, singulière, in-généralisable. Elle peut surprendre, provoquer ou indigner, mais elle peut aussi passer inaperçue. On ne l’imagine pas dans la réalité, mais seulement dans d’autres lieux que la littérature ou le cinéma excellent à ne pas définir. On croit pouvoir la préciser, la décrire, mais il n’est jamais exclu qu’elle s’échappe. Elle ne laisse pas le monde intact, elle ne se contente pas d’un supplément, elle innove. Eh bien, lecteur, je te propose de te laisser emporter par cette sortie du film, de te laisser prendre toi aussi au filet du « pas au-delà ».

Pour situer ce que j’entends par là, je vais citer un film qui ne donne ni un exemple (car il est impossible de suivre cet exemple), ni un « cas », car il est trop unique pour être considéré comme un « cas » parmi d’autres. Il s’agit d’Oedipe-Roi, de Pier Paolo Pasolini (1967). La pièce de Sophocle, représentée dès 420 avant J-C, est prolongée par une autre pièce, Œdipe à Colonne, qui n’aurait été montrée à Athènes que vers 401 avant J-C, à la demande de son petit-fils (également dénommé Sophocle). Peut-être ce décalage est-il significatif d’un certain malaise, que nous ressentons encore aujourd’hui. À la fin de son errance, Œdipe échappe à la logique de la faute, de la culpabilité et du châtiment dans laquelle Freud tend à l’enfermer. Il reconnaît ses actes, mais refuse de s’y laisser réduire. En rejetant tout retour à Thèbes, y compris comme cadavre, il se coupe de sa filiation (les labdacides), rompt avec son destin et disparaît, sans qu’on puisse savoir ce qu’il est devenu. Sa terrible expérience le conduit à proposer une autre éthique à laquelle Pasolini fait allusion quand son personnage, arrivé dans la ville de Bologne, parle d’une autre lumière que celle que peuvent voir les voyants. Cette autre lumière indéterminée, inconnue, est celle que nul autre que le roi Thésée a pu apercevoir lors de l’effacement d’Œdipe. Au-delà de la pièce posthume de Sophocle, au-delà du film soi-disant autobiographique de Pasolini, la question est posée d’une déculpation dont la loi ne serait ni celle de la vengeance (les Erynies), ni celle de la compensation (les Euménides), mais quoi ? Se laisser aller, justement, au « pas au-delà ».

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