Il faut, pour vivre plus et plus que la vie, déchirer le cycle vital qui clôture un monde sur lui-même
En général, le mot « vie » est connoté positivement. On préfère être vivant plutôt que mort, animé plutôt qu’inanimé, en mouvement plutôt qu’immobile, actif plutôt que passif, etc. Il y a dans le simple fait de vivre une dimension de joie, de plaisir. Nous avons l’habitude d’être vivants, nous sommes accoutumés à la vie, et quand des obstacles se mettent sur notre chemin, nous le ressentons comme un effacement, une petite mort. La plus grande partie de notre existence est consacrée à l’élimination de ces obstacles. Pour ne pas dépérir, ni être malade, ni être seul, il faut manger, boire, dormir, habiter, procréer, se reproduire, participer à un monde, etc. Quelles que soient les circonstances, ces conditions doivent être remplies. C’est ce qui s’appelle le cycle de la vie pour lequel on doit, comme on le dit communément, gagner sa vie. Quand ces nécessités absorbent la totalité de notre énergie, nous persévérons dans l’existence, mais nous n’avons pas d’autre satisfaction. C’est un plaisir, une joie, mais il se trouve qu’une certaine partie des humains (variable selon la culture et les époques) ne s’en contente pas. Ils ont des loisirs, s’intéressent à la vie sociale, à la politique, à la littérature, à l’art, etc. C’est ce que j’appelle vivre plus, et selon le vocabulaire de Jacques Derrida, plus que la vie. Il y a des gens qui méprisent le plus que la vie, qui pensent que c’est inutile, superfétatoire, la marque d’un intellectualisme ou d’une bourgeoisie dégénérée. On a le droit de prendre le contrepied de cela, de devenir un défenseur féroce du plus que la vie, sans lequel il n’y aurait, évidemment, plus de cinéma.
Ce n’est pas pour autant qu’il faille négliger le cycle de vie. Parfois ces activités sont dures, ennuyeuses, et parfois elles sont belles, gratifiantes. On est ambivalent devant elles, admiratif et peiné, louangeur et affligé. C’est ce qui ressort de la trilogie de Lisandro Alonso qui montre dans ses deux premiers films, La Libertad (2001) et Los Muertos (2004), deux personnages entièrement immergés dans la vie courante des campagnes, entre la Pampa et le Rio Parana. On les voit dans le troisième film, Fantasma (2006), découvrir avec embarras un cinéma de Buenos Aires. Ils sont projetés en-dehors de leur milieu, de leur environnement, dans une logique événementielle étrangère à la survie dont ils maîtrisent tous les éléments. Le réalisateur avoue qu’au fond, il ne s’est intéressé à eux que dans l’espoir de déborder l’intérêt qu’il portait à ce cycle. Il ne les a mis en valeur que pour les conduire dans cette maison du cinéma qui souligne que son activité de cinéaste, par essence, ne se contente pas de cette valeur-là – aussi éminente soit-elle. Avec ses films suivants, Jauja (2014) et Eureka (2023), Lisandro Alonso s’est tourné vers la fiction, heureux d’avoir permis à ses compagnons de faire un pas de côté, mais incapable de leur proposer un avenir en-dehors du monde auquel ils appartiennent.
Lorsque la vie est restreinte au pur cycle de vie, il n’y a ni archive, ni legs, ni projet digne de ce nom. Il suffit d’une panne économique, d’un accident impromptu, pour que les individus disparaissent. Leur souvenir disparaitra avec eux. C’est ce qui arrive aux deux paysans du film de Béla Tarr, Le cheval de Turin (2011). Ils ne savent pas ce qui s’est passé, n’ont aucune idée de l’événement qui, partant de Nietzsche et passant par un cheval, les a atteints. La transmission s’est faite, mais en-dehors d’eux. N’ayant aucune ressource autonome, aucun bagage leur permettant d’interpréter ce qui arrive, ils doivent abandonner tout recours, tout espoir. La Jeanne Dielman de Chantal Akreman dans son film de 1975 expérimente un dénouement analogue. Ayant choisi, après la mort de son mari, de cantonner sa vie au pur automatisme du 183 rue du Commerce, elle n’a plus qu’un seul choix, une seule alternative : soit continuer sur le même mode, financer l’éducation de son fils par la prostitution à domicile, soit en finir, tout arrêter brutalement. En choisissant l’arrêt, elle se condamne à la disparition.