Eureka (Lisandro Alonso, 2023)

Pour se dégager du monde ruiné, disloqué, détruit, des Indiens d’aujourd’hui, il faut se dissocier du présent, ouvrir des possibilités inconnues, à venir.

C’est un film qui donne à voir sans concession les Indiens d’Amérique, nord et sud. Ils vont mal. Souvent drogués, alcooliques, délinquants, ils ont perdu leurs traditions sans intérioriser ni s’approprier la culture dominante. Désarroi, passivité, tentation du suicide, désespoir, ils restent marginaux, incapables de trouver une place dans leur époque. En 2017 dans la réserve de Pine Ridge (Dakota du Sud)1, Alaina2, officier de police, se décourage et finit par ne plus répondre aux appels des collègues, sans dire un mot ni prévenir sa nièce Sadie3; vers 1970, après avoir tué un Indien de sa tribu, un autochtone nommé Ubirajara4 rejoint les chercheurs d’or dans l’Amazonie brésilienne et finit malade et dépouillé. Sadie est le principal personnage du film, le plus positif, qui décide après longue réflexion de tenter une voie risquée, dangereuse, sous l’influence de son grand-père. Ce n’est pas une improvisation de sa part, c’est le sentiment d’une obligation, d’un devoir. Le vieil homme avait évoqué, dans son enfance, la possibilité de s’échapper, de s’enfuir, grâce à une herbe magique. En absorbant cette substance, Sadie se débarrasse de son corps, elle se transforme en oiseau, une sorte d’énorme flamant rose (un jabiru d’Amérique5), elle s’envole en emportant avec elle la certitude douloureuse que plus jamais elle ne reviendra en arrière, plus jamais elle ne reverra ni son grand-père dont le pouvoir se limite à l’accompagner par des chants rituels hérités de sa tradition, ni sa tante qui décide en même temps qu’elle de se retirer de cet univers sans avenir, sans laisser aucune indication sur ses choix, son orientation. 

Le film se déroule dans un monde d’orphelins. Il commence par Alaina regardant à la télévision une parodie brutale de western6, une allégorie de l’extrême violence qui, vers 1800, a accompagné la conquête de l’Ouest7. Dans un univers où le meurtre est tellement courant que personne n’y fait attention, un homme interprété par Viggo Morgensen (Murphy)8 tente de libérer sa fille (Molly)9, capturée, mais celle-ci refuse de le suivre. Ils se menacent mutuellement d’une arme – comme si leur lien généalogique était aboli. Un phénomène analogue frappe les Indiens de Pine Ridge. Ayant perdu leurs parents, ils n’ont pas d’autre choix que de vivre orphelin. Sadie a la chance d’avoir un grand-père encore relié à la culture ancestrale, qui ne lui transmet rien d’autre que la possibilité magique de s’en aller. Son seul instrument est une plume, et son seul secret son aptitude à favoriser son envol. La transmutation oblige Sadie à se débrouiller sans aide, à trouver des solutions. Arrivée dans la forêt amazonienne des années 197010 à une époque où l’on pouvait encore chasser, pêcher et se baigner dans le fleuve, s’appuyant sur sa capacité à entendre les rêves, elle décide de porter secours au jeune Ubirajara qui s’enfuit après avoir poignardé un autre jeune Indien en concurrence pour l’amour de la belle Lilli. 

Entre les Amérindiens de différents espaces et temporalités existerait un lien secret. Ils ne seraient unis ni par le passé, ni par la langue, ni par des rituels, ni par des revendications sociales ou politiques, mais par l’envol, le pas au-delà incarné par l’oiseau. Pour y accéder, il aura fallu qu’ils tentent en vain d’améliorer leur sort : Alaina dans la police, Sadie dans le sport, Ubirajara en tant que chercheur d’or. Il aura fallu que cette tentative de réparation échoue (meurtre, vol, dépouillement, échec, détresse). Leurs espoirs réduits à néant, ils se croisent enfin dans un ailleurs absolu, sans aucun rapport avec ce qu’ils ont vécu jusque-là11. Entre la vie ancienne et son au-delà, la séparation est radicale. L’envol ne repose sur aucun calcul, il est définitif et inconditionnel 12. Après ce départ sans retour, il ne reste plus rien du circuit des échanges, des devoirs, des dettes et des obligations qui prévalaient jusqu’alors. En ne répondant plus aux appels de ses collègues policiers, Alaina rompt avec la logique même de la surveillance, du surmoi social. Sa nièce Sadie abandonne sa famille, y compris son frère, Ubirajara oublie ses espoirs d’enrichissement et d’amour. Sans regrets, ils s’éloignent au-delà du monde, au-delà de l’être. Le titre du film, Eureka, qui est aussi le nom de l’oiseau, renvoie à une découverte imprévisible, une invention qui introduit dans l’univers une connexion d’un autre type. Pour que la ruine des cultures anciennes ouvre le champ des possibles, il faut se déprendre du monde des westerns, l’ignorer, l’oublier.

  1. Le lieu où un autre film a été tourné en 2023, War Pony, de Gina Gammell et Riley Keough. Y vivent 50.000 à 70.000 Lakotas, dans des conditions de précarité absolue, sans passeports ni perspectives, exclus de leur propre pays, dans l’attente de la disparition. ↩︎
  2. Interprétée par Alaina Clifford, qui est une véritable officier de police dans la Réserve. ↩︎
  3. Interprétée par Sadie Lapointe. Première fois qu’elle jouait dans sa vie, et aussi qu’elle découvrait un film. ↩︎
  4. Son interprète se nomme Anadillo. ↩︎
  5. Purs effets spéciaux. ↩︎
  6. Un western qui, si l’on en croit l’actrice française jouée par Chiara Mastroianni, n’est pas encore tourné… (boucle temporelle à la Chris Marker). On ignore pourquoi la dénommée Maya est surnommée El Coronel. ↩︎
  7. Le réalisateur s’est inspiré d’un roman de Cormac McCarthy, Méridien de sang, qui contient des descriptions insupportables de scènes de massacre des Amérindiens. ↩︎
  8. Viggo Mortensen jouait déjà dans le précédent film de Lisandro Alonso, Jauja (2014), et Viilbjork Malling Agger jouait déjà sa fille.  ↩︎
  9. Prénoms irlandais, entre Beckett et Joyce. ↩︎
  10. Le tournage a eu lieu au Mexique, à Oaxaca, auprès d’une communauté de Chatinos dont certains parlent encore l’ancienne langue. ↩︎
  11. Non sequitur, dit-on en latin = qui ne suit pas ses prémisses. ↩︎
  12. C’est aussi le cas dans d’autres « films d’envol », situés dans d’autres régions et d’autres cultures : Passe-Montagne(Jean-François Stévenin, 1978), Birdman (Alejandro Gonzalez-Inarritu, 2014), Bird People (Pascale Ferran, 2014). ↩︎
Vues : 14

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *