Vers l’autre rive (Kiyoshi Kurosawa, 2015)

Il faut, pour un deuil, partager la mémoire, la parole, le corps et les secrets du mort.

Vers l’autre rive raconte l’histoire de Mizuki, jeune veuve qui perdu son mari Yusuke depuis trois ans. Yusuke s’est noyé et son corps a disparu, englouti par les flots. Pourtant, un soir, dans la pénombre de sa cuisine où elle vient de se préparer des boulettes de haricot rouge, seule après une journée de travail, la jeune veuve ne paraît pas surprise outre mesure de se trouver face à face avec son homme, debout bien droit dans le salon en imper orange. Le couple discute, puis soudain le mari semble s’être évaporé à nouveau au détour d’un changement de plan. Mizuki sait-elle, dès le départ, que son mari va revenir ? Se doute-t-elle que son retour sera éphémère, transitoire, intermittent ? Elle choisit un de ses plats préférés (une seule portion), elle le prépare, non sans sensualité – une sensualité qu’elle aura refusée quelques minutes auparavant à son élève de piano. Elle a prié pour son retour. Et si ses prières avaient réussi, s’il était revenu grâce à elle ? Et si elle avait, par sa confiance, préparé ce retour, ce qui expliquerait son flegme, sa sérénité au moment où il ouvre la porte ? 

Misuki se demande si Yusuke vraiment mort. Il explique qu’il était malade, qu’il s’est noyé sans souffrir, puis qu’il a voyagé avec d’autres morts. Tous ne vont pas jusqu’au bout, certains disparaissent pour de vrai, mais lui est rentré à la maison. Elle se sent responsable de sa mort, coupable de ne pas avoir remarqué sa faiblesse, ses troubles. Pourquoi est-il revenu ? Par amour répond-il. Elle ne le croit pas vraiment. Le lendemain, à son réveil, elle se dit qu’elle a peut-être rêvé, mais non, il est vraiment là, en chair et en os, elle se jette sur son corps. Il lui propose de l’accompagner pour un voyage sur les lieux de sa jeunesse. Elle accepte. Sa simple présence réactive les fautes, les drames, les peurs, les refoulements, transforme le destin de ceux qu’il a connus. Mizuki découvre son passé dont elle ne savait rien. Ils rouvrent les plaies, déplacent les situations, contribuent à solder les comptes. Ce retour sur le passé ne les laisse pas intacts. 

Misuki a découvert en ouvrant son ordinateur que son mari la trompait. Ils se disputent. Elle revient sans lui à Tokyo, rencontre sa rivale. Rentrée chez elle, sa colère se calme et elle sent sa présence. Elle sait qu’il est là, et prépare dans la panique son plat préféré. Yusuke est bien là, poussant une porte, décidé à rester. Ensemble, ils voyagent à travers le Japon vers les rives où il a péri. « Vers l’autre rive » est aussi un road-movie, une traversée de l’Archipel dans la douce lumière du printemps, à petite vapeur, parmi les villages et les rizières. « Je voudrais te montrer des endroits merveilleux », souffle le fantôme. Ce n’est pas un film fantastique, comme on pourrait le croire, c’est un film qui porte une conception du deuil, une pensée du deuil. Il s’agit de se réconcilier avec le mort avant de le laisser partir. Le mort ne doit pas emporter dans la tombe ses souvenirs, ses secrets, ses fautes et ses erreurs. Il faut qu’il les partage. S’il trouve une oreille prête à les partager, alors, et alors seulement, il pourra partir pour de bon. Le survivant n’incorpore pas des traits du mort, comme dans le deuil « réussi » freudien, il n’accepte le partage que provisoirement, en attendant le départ.

Le fantôme propose à Mizuki de le suivre au gré d’un voyage sur quelques lieux de son existence, à la rencontre de gens qui ont compté pour lui. Ils s’arrêtent d’abord chez un vieillard, distributeur de journaux, lui-même frappé par la douleur de la disparition de son épouse, qui découpe des fleurs en papiers dans les magazines pour les coller sur un mur au dos de son lit. Puis le couple est accueilli dans un restaurant. Yusuke confectionne des raviolis, Mizuki prête main-forte en salle pendant les coups de chaud. « Pourquoi ne resterait-on pas là pour toujours ?» demande-t-elle. Le couple s’échappe à nouveau et rejoint la campagne, un village où Yusuke est accueilli telle une vedette par des habitants qui se passionnent pour les conférences qu’il donne sur l’astrologie. Le spectre qui fait retour dans la vie de tous les jours, à la fois intempestif et désiré, ne se distingue pas des vivants. Sans le savoir, certains vivants sont déjà des spectres, et certains morts sont en manque de spectralité, ils ne peuvent pas revenir. La frontière entre vivants et morts est incertaine, il faut l’avoir soi-même passée pour la repérer. Ce spectre-là n’est pas un fantôme. Il mange, il boit, il travaille, il a un corps. Il n’hésite pas à déclarer « Je suis mort », et cela ne l’empêche ni de jouir, ni de voyager, ni même d’enseigner. Dans sa dernière conférence, Yusuke explique que l’univers a été créé à partir d’une multitude de zéros. Cette multitude qui n’est rien, c’est elle qui déclenche le mouvement. 

Finalement Mizuki cède à une jalousie posthume en découvrant les mails de son mari pour une collègue de travail. Elle réclame des preuves d’amour, avant que l’itinéraire ne se termine sur le dernier ponton face à la mer, là où Yusuke s’est noyé. Réunis, peut-être réconciliés, leur voyage reprend. Elle revient seule à la grotte où son père, mort quand elle avait 16 ans, l’accueille. Il aurait voulu la protéger, dit-il, mais il n’a pas réussi. Entre le père et la fille, pour la première fois peut-être, un courant passe. Misuki la vivante, au cœur de l’histoire, poursuit son chemin de réconciliation. Les spectres ont épuisé leurs possibilités d’avenir, pas elle. Dans les dernières minutes du film, après qu’ils aient fait l’amour une dernière fois, elle aide son mari à marcher vers le lieu de sa disparition. Il aurait aimé demander pardon, dit-il. Se reverront-ils? demande-t-elle. Il répond : « Oui », et disparaît d’un coup. C’est fini, elle ne l’attendra plus, elle n’aura plus le devoir d’appeler à son retour, elle peut enfin se débarrasser de son livre de prière. Fin de l’existence de Yusuke, et en même temps fin du film. Après les ultimes pacifications, elle peut continuer à vivre sans eux.

À la fin du film, Mizuki pleure, son deuil est accompli. Plus jamais ils ne se rencontreront. Elle suit l’avis de son père : oublier cet homme, prendre ses affaires et rentrer chez elle. Le père et le mari disparaissent d’un coup sans cadavre, sans reste. Il s’agit d’un deuil par effacement, par élimination. Les trois années d’incertitude où son mari n’était ni vivant, ni mort, les vingt années où son père occupait encore, dans sa mémoire, une place active, sont « dépassées ». Cet optimisme de façade, qui lui ouvre la possibilité de vivre d’autres expériences dans la négation des hommes qu’elle a aimés, est aussi un pessimisme, le terrible pessimisme d’une relation devenue immobile.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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