Le Déserteur (Dani Rosenberg, 2023)

Pris dans une confrontation stérile, sans raison ni projet, le jeune désorienté n’a d’autre choix que de se retirer lui aussi, sans raison, sans justification ni projet

Dans cette histoire de désertion ou de disparition pour reprendre le titre anglais (The Vanishing Soldier), le départ du soldat1, son éloignement du champ de bataille, c’est avant tout une histoire de retrait, de multiples retraits, d’une course effrénée vers un no man’s land, vers un abîme dont il sait de moins en moins comment il peut sortir. Il s’y est précipité sans le savoir, et à mesure que son retour vers la base s’éloigne toujours plus, il comprend de moins en moins ce qui lui est arrivé – car il lui est arrivé quelque chose, il est arrivé quelque chose en général à la société israélienne en général, quelque chose dont ils n’ont pas les clefs, les mots. Schlomi, c’est son nom2, est à la fois radicalement irresponsable, déraisonnable, irrationnel, et beaucoup plus sérieux qu’on ne le croit (et qu’il le croit lui-même). Une simple fugue, un simple petit tour pour dire coucou à une amie, se révèle révélation d’un vide, chute inconditionnelle vers le néant, pas seulement pour lui, mais pour l’ensemble d’une société. Il fallait, direz-vous, que le néant soit déjà là, mais il était moins visible. Le montrer sous la forme d’un thriller le fait apparaître dans sa nudité, dans sa cruelle crudité3. Shlomi n’était pas sérieux et il finit dans la honte, il était irresponsable et il finit sous le poids d’une accablante responsabilité, non seulement pour la riposte violente de l’armée accomplie en son nom et pour sa défense4, mais pour le dévoilement des lacunes de la société, de cette terrible vacuité ou vacance qui est à l’origine de sa défection. 

Comment cela est-il arrivé ? Quand le groupe de soldats sort d’un abri proche de la base militaire de Zikim5 pour s’engager dans le combat, Schlomi reste à l’intérieur. Pourquoi ? Rien n’était prémédité. Il est possible qu’il ait simplement été un peu endormi (comme les autres, mais les autres se sont réveillés à temps), qu’il ait eu du mal à se lever et qu’il se soit trouvé, par hasard, le dernier. En tout cas les autres sortent en groupe et lui, il reste dans l’abri. Le scénario nous dit qu’il avait juste envie d’aller voir sa petite amie Shiri une dernière fois, avant qu’elle ne parte étudier au Canada, et il nous dit aussi que, sans le savoir, il fait tout autre chose. Se rapprocher du corps de sa petite amie peut-il être une motivation suffisante pour un garçon de 18 ans plutôt apolitique, du genre sportif, probablement très fier de s’être engagé dans la brigade Golani, une unité d’élite vouée aux actions les plus dangereuses organisées par l’État hébreu ? Il faut croire que oui. Ce garçon n’est pas un faible, il est visiblement bien entraîné, sûr de lui dans sa gestuelle et ses mouvements. Quand il part dans l’autre direction, il ne sait peut-être même pas encore ce qu’il fait : une trahison, une désertion. Non. Il va voir Shiri (sa chérie) comme il l’aurait fait dans n’importe quelle autre circonstance, et au lieu de prendre son vélo ou l’autobus, il s’empare d’une voiture dont le conducteur palestinien git sur le sol, bel et bien mort. C’est cette tension entre un acte plus pulsionnel qu’intentionnel, un acte de désir, et les conséquences pratiques de son acte, les interprétations qu’on peut en faire, c’est cette tension qui produit le suspense, la dimension angoissante du thriller. Le garçon contrôle très bien son corps mais ne maîtrise rien. Il sait ramper, sauter, grimper, mais il a oublié les raisons pour lesquelles on lui a enseigné ces gestes. Il sait qu’il ne devrait pas voler, ni une carte de crédit6 ni une voiture, mais le mouvement dans lequel il est emporté7 dépasse ce savoir, alors il dérobe les affaires de paisibles touristes. S’il agissait par choix ou idéologie, la paix contre la guerre, il faudrait que son geste soit suivi par des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de jeunes, mais il ne pense pas du tout à la paix, ce n’est pas son problème. Il n’a pas peur de combattre, c’est juste que ce n’est pas le bon moment pour lui. Alors il court, il rentre chez lui, va voir sa grand-mère, sa copine, il ne peut plus revenir en arrière, et quand il finit par se rendre compte que ce qu’il a fait est terrible, peut-être pire que mourir, une trahison et surtout une mise en danger de toutes sortes de gens, sa brigade et les autres, les ennemis, les Palestiniens, des innocents qui vont payer pour son moment de folie, alors il craque. Sa mère lui a dit de rentrer à la base, sa copine l’a laissé tomber, il se retrouve seul, dépassé, incapable d’assumer les conséquences de son acte. Son retour en Israel contraste avec le début du film : sur une civière, blessé, immobile, impotent.

On peut se demander de quoi il s’agit exactement. Est-ce vraiment une désertion ? La désertion ne figure pas pour lui dans le champ des possibles. Ce qui lui arrive est moins précis, plus bizarre, c’est comme s’il effaçait le monde dans lequel il avait vécu jusque-là. Ce monde s’est recroquevillé, retiré8, il est suspendu, y compris pour lui-même, pas seulement le monde de l’armée mais la société en général, l’Etat d’Israel, le monde juif, le monde sensé, organisé, avec ses règles, ses restaurants, ses contraintes, ses dangers. Tout se passe comme si la loi qui le gouvernait jusqu’alors avait soudain perdu toute crédibilité. Sans l’avoir prévu, Schlomi se retrouve hors-la-loi. Il ne fait pas de politique, il n’imagine pas une autre loi, différente, alternative, ni un au-delà de la loi (une autre éthique, une autre politique), il se détache tout simplement de la loi existante comme si elle n’existait plus, il se sépare de tout ce qui est légal, à moins que ce ne soit le légal qui se sépare de lui. Bien sûr ça ne dure pas, et quand il comprend enfin où il en est, la loi revient à lui plus brutale, plus violente, encore plus insupportable. Il préférerait se suicider, il n’a pas d’autre choix.

Comment cela a-t-il pu arriver ? On peut faire de la psychologie, remarquer l’effacement de la figure paternelle : obèse, malade, cardiaque, sceptique devant tout ce qui arrive, le père est déjà lui aussi en suspens, incapable de fournir un modèle de substitution à celui de l’armée. Dans cette famille peu religieuse, les racines culturelles sont lâches (bien qu’elle se nomme Aharonovi, fils d’Aaron, le grand prêtre). Seule la grand-mère Alzheimer rappelle un peu les persécutions d’antan, mais ça n’est pas ça qui compte, on vit au jour le jour. Etant donné que, dans cette vacuité, rien ne résiste, le retrait peut être pur, absolu. Schlomi ne se retire pas pour quelque chose ou quelqu’un, comme on dit : Je me retire devant toi. Il se retire purement et simplement de ce monde déjà vidé de son contenu, qui ne lui dit plus rien. L’État-nation ayant perdu toute trace de légitimité, l’État juif ayant perdu toute trace de judéité, l’armée ayant perdu toute trace de stratégie, il prend acte. Puisque rien ne se déclare, rien ne s’affirme, puisqu’il n’y a plus de parole, plus de loi, plus rien, il ne reste que Shiri, son corps, ses fesses, ses cuisses, ses seins. C’est ce qu’il lui dit, et comment pourrait-il lui dire autre chose ? Confronté au rien, il n’a pas d’autre issue. Il n’ignore pas au fond de lui-même que l’amourette n’est pas sérieuse, pas porteuse d’avenir9, qu’elle ne conduit à rien, mais il n’a rien d’autre à se raccrocher. Le film est le triomphe du « sans ». Le monde s’étant évidé de lui-même, il n’y a que le vide. Même Shiri n’est plus à la fin qu’une illusion qui disparait quelque part, du côté d’Hebron. Des gens sans histoire, sans passé, sans culture, ne peuvent plus émerger de cet évidement. Pour s’en sortir il faudrait soit redonner sens à la loi, l’ancienne loi, soit produire de la loi, une autre loi, mais ce n’est pas dans les capacités de la famille Aharonovi. Le film s’arrête là, sans conclusion politique. Aussi creux que l’événement, il ne mène à rien. Le vide de la violence évidée mène à l’évidement de la violence vide, c’est un cercle vicieux.

Il reste, à l’extérieur du film, hors-champ, une question. Comment un pays prétendument porteur d’une tradition aussi prodigieusement riche que la culture juive, talmudique, midrachique, peut-il exposer sa jeunesse à une telle vacuité ? Comme le réalisateur10, le Schlomi du film semble ignorer le contenu historique de la tradition juive. Israel a perdu son identification à Jacob, petit-fils d’Abraham, et s’est transformée en un État-nation comme les autres11, voire pire, car pour certains de ceux qu’on nomme les ultra-religieux qui gouvernent le pays avec le Likoud, le kahanisme le plus brutal semble avoir effacé tout le reste. L’étrange déni qui s’est emparé de la population « laïque » d’Israel ne porte pas seulement sur les souffrances infligées aux Palestiniens, il porte aussi sur l’effacement de la dimension éthique de la tradition juive. Dans la défense de l’Etat-Nation, Emmanuel Levinas n’a pas plus droit de cité que le Maharal de Prague. Les deux sont réduits à un folklore de bande dessinée, tandis que les « choses sérieuses » se poursuivent, sous la direction de l’état-major de Tsahal. Il n’y a pas, dans ces conditions, de limites à la désorientation d’un Schlomi. Pour qu’il retrouve son chemin, il faudrait aussi que son propre camp redécouvre ses traditions.

  1. Interprété par Ido Tako. ↩︎
  2. Une sorte de roi Salomon souverain et irresponsable. ↩︎
  3. Pour les séquences mettant en scène Schlomi en train de courir dans un champ de ruines, des modèles de vraies ruines du village de Beit Hanoun à Gaza, après les bombardements de la guerre de 2014, ont été utilisées. ↩︎
  4. Sur ce plan le film, tourné avant le 7 octobre 2023, est extraordinairement prémonitoire. ↩︎
  5. L’un des points par lesquels le Hamas est entré en Israel, le 7 octobre 2023. ↩︎
  6. En emportant le téléphone avec lui, il oublie que certaines applications permettent de le localiser. ↩︎
  7. Le réalisateur revendique l’influence de Buster Keaton. Incapable d’achever une action, Schlomi ne cesse de partir dans une course-poursuite interminable. ↩︎
  8. Le même retrait, la même vacance que celle qu’on retrouve dans les films d’Elia Suleiman. ↩︎
  9. Schlomi n’a rien d’autre à proposer à son amie que d’ouvrir un restaurant de pancakes, en faisant appel à des investisseurs. Le modèle de la start-up au service de quoi? Du rien. ↩︎
  10. Le film est partiellement autobiographique : c’est ce que Dani Rosenberg aurait rêvé de faire, s’il en avait eu le courage (autobiocinématographie). ↩︎
  11. A propos de l’ambiance actuelle à Tel-Aviv, le réalisateur parle d' »un mélange sidérant de libéralisme, d’hédonisme et de nationalisme ».  ↩︎
Vues : 1

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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