Crowrã (La Fleur de Buriti) (João Salaviza et Renée Nader Messora, 2023)

Entre voyeurisme et restitution, préserver la trace hybride de ce qui s’efface, flotte, se transforme, résiste, survit, renait

Des enfants repèrent un animal dangereux qui vient de l’extérieur, un animal agressif, un taureau, un bœuf. Tire-lui dans l’oeil dit l’un d’eux. Il vise avec son arc dont la flèche est dirigée vers nous, les spectateurs, à moins que ce ne soit vers la caméra, ou les deux. Nous sommes dans la position de cet animal dangereux dont l’enfant a peur, qui envahit leur territoire, détruit leurs cultures, leurs jardins potagers, leur culture. Ils nous appellent les cupês, les étrangers, les occidentaux, les gringos. C’est un aveu, l’aveu que même les détenteurs de la caméra, João Salaviza et Renée Nader Messora, avec toute leur bonne volonté, participent de ce monde extérieur. Ils étaient venus déjà en 2018 pour tourner un premier film, Le Chant de la forêt1, voilà cinq ans qu’ils vont et reviennent. Les Krahô les connaissent, les accueillent, les acceptent, leur parlent, mais dès la première image, on comprend que ce film participe, lui aussi, du travail de destruction qui a commencé il y a cinq siècles. Ça n’arrête pas. Le film est construit sur une tension entre les différentes époques de l’histoire de ce peuple dont il reste environ 2000 personnes dans l’État du Tocantins2. Qu’y avait-il avant, avant ces cinq siècles, avant l’arrivée des Européens, il y a plus de 500 ans ? C’est difficile à dire. On s’en souvient et on ne s’en souvient pas, comme dans L’étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015), autre film sur la disparition de la trace. Il reste des traces de ces temps anciens, mais ça n’est pas la même chose. Les corps nus d’autrefois portent des shorts et des soutien-gorge. Les cérémonies sont encore pratiquées, mais il n’y a plus la même émotion, les mêmes enjeux, le même plaisir. Il faut se persuader d’y croire encore, restituer l’engagement, mais en tentant de revivre ces gestes anciens, tout ce qu’on arrive à faire, c’est se les remémorer. Mal d’archive3 : le travail de mémoire, jamais, ne restaure le présent.

Le film commence et se termine par l’accouchement de Cruwakwyj, l’épouse de Hyjno, gardien du village, dont le nom rappelle Crowra, Fleur de Buriti. Ce choix est une proclamation, presque un programme : oui, les Krahô ont encore des enfants, des descendants, symbolisés par l’enfant à naître et aussi par une petite fille d’environ 8 ans, Jotàt, nièce de Hyjno. Celle-ci assiste à cet accouchement avec de nombreuses femmes du village, et aussi avec nous, non sans un certain malaise, comme si le film n’était qu’un documentaire et les Krahô un simple objet d’étude. On peut être embarrassé par le voyeurisme, on peut se demander pourquoi faudrait-il que nous assistions à cette mise au monde, pourquoi il faudrait transformer l’enfantement en spectacle. Jotàt ressent cette gêne, elle aussi. D’un côté, elle réclame un matelas pour mieux dormir, comme les cupês; mais d’un autre côté, elle voit d’étranges personnes dans ses rêves, ses ancêtres peut-être. Elle dort mal, sa mère s’inquiète, appelle l’oncle Hyjno qui est aussi un peu chaman. On lui inscrit des marques rouges sur le corps avec cette fleur de Buriti, fleur de palmier magique qui pourrait avoir un certain pouvoir d’exorcisme (si elle y croyait), mais qui sait quel effet ces marques ont sur elle, qui sait si elles n’alimentent pas les cauchemars plutôt que les réduire ? L’ambiguïté ne s’arrête jamais. Dans ce monde hybride, les époques se mélangent, le rappel du passé conditionne la confiance en l’avenir. Le narrateur indigène raconte le massacre de 1940 (une trentaine de morts), le gardiennage ambigu de la forêt dans les années 1960, les exactions de la dictature militaire en 1964, les injustices d’aujourd’hui, à l’époque de Bolsonaro. Il se rend avec la mère de Jotàt, Patpro, à Brasilia pour une grande manifestation de défense des peuples autochtones. Il faut pour cela faire advenir un autre Brésil (autre accouchement), même si c’est difficile, même si les rêves ne viennent pas spontanément, même s’il faudra pour cela d’autres siècles.

Il n’est plus nécessaire de faire venir les Krahô à la modernité, car ils y sont déjà. Ils vont au supermarché, ils possèdent des voitures, des motos, ils utilisent les téléphones portables, ils écoutent de la musique, voient les mêmes vidéos que leurs contemporains, sont pris dans les mêmes conflits politiques. La petite Jotàt ne se laissera pas faire, elle voudra aussi faire des études, elle abandonnera une large part de ces traditions, et on n’y pourra rien. Le film est plus mémoriel qu’actuel. Non sans complaisance avec le pittoresque, il donne un prix à ce qui disparait. Derrière la nostalgie, il transforme l’hybridation en spectacle.

  1. Titre en portugais, moins trompeur : Chuva è Cantoria na Aldeia dos Mortos : Pluie et chant dans le village des morts↩︎
  2. Renée Nader Messora travaille depuis une quinzaine d’années avec les Indiens du Cerrado. ↩︎
  3. Mal d’archive, une impression freudienne (Jacques Derrida, Ed Galilée, 1995). ↩︎
Vues : 3

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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