Les Heures sombres (Joe Wright, 2017)

Les décisions majeures s’imposent d’elles-mêmes; aucun calcul, raisonnement ni intérêt ne suffit à les justifier.

Le film se déroule entre le 9 mai 1940, veille de l’offensive allemande, et fin mai 1940. Pressenti comme prochain Premier ministre, Churchill se heurte à une opposition favorable à des pourparlers de paix, représentée notamment par Lord Halifax et Chamberlain. A la tête du gouvernement, il doit faire des choix difficiles. Quand les 300 000 hommes de l’armée britannique sont refoulés à Dunkerque, le dos à la mer, il ordonne le sacrifice d’une unité chargée d’une diversion et la mobilisation des embarcations civiles pour secourir les armées encerclées. C’est l’« opération Dynamo » qui débute le 26 mai. A la veille de son discours devant le parlement, il suit les conseils du roi George VI : prendre l’avis des gens de la rue et s’appuyer sur eux. Il descend dans le métro pour la première fois de sa vie et effectue la fin du trajet jusqu’au Palais de Westminster. Il y découvre la confiance et la détermination des Britanniques à se battre jusqu’au bout contre le fascisme. Il s’adresse aux membres de son groupe où il reçoit une ovation, puis à la chambre des députés, où même Chamberlain donne son accord.

C’est un film sur la décision. Qui décide quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui fait qu’une décision puisse être acceptée, reconnue comme telle, voire partagée par d’autres ? Le film met en scène ce moment singulier où aucun raisonnement, aucun calcul, aucun intérêt personnel ou collectif, ne peut, à lui seul, justifier la décision. La décision ne se prend pas en pleine lumière, mais dans une semi-obscurité. Si ce film est intitulé Les Heures sombres (Darkest Hour en anglais, les heures les plus sombres), ce n’est pas pour rien. Certes les temps étaient sombres, mais le moment singulier ne l’est pas moins. On critiquait Chamberlain pour son indécision. Il fallait un leader, un vrai. Mais qui ? Pour faire quoi ? C’est à peine si l’on en parle, et le film commence par l’arrivée… d’une nouvelle secrétaire, jeune femme qui risque de perturber les habitudes du vieil homme. Il faut qu’il soit lui-même, lui dit sa femme, mais quel « soi-même » ? demande-t-il. Nous savons déjà qu’il est absolument unique, irremplaçable. Lui seul peut être soutenu par l’opposition. Dès le début, il énonce un principe : il ne veut pas d’une paix honteuse, il veut le combat jusqu’à la victoire. Mais ce qui lui manque est l’essentiel : la crédibilité, y compris pour lui-même. Il faut pour cela que la décision ne soit pas la sienne, qu’elle soit aussi celle du Parlement, celle du peuple, et même celle du roi. Il n’argumente pas, il ne raisonne pas, il commence par mentir, puis il prend d’énormes risques (Dunkerque). Prendre ces risques, dit-il, c’est sa raison d’être en tant que premier ministre – son statut d’exception. Halifax veut le ramener à la raison, mais il n’est pas là pour ça. Comme le dit le roi, on ne sait jamais ce qui peut sortir de sa bouche. Il est le gardien de la souveraineté britannique qui à chaque instant doit être réaffirmée, re-décidée. 

Bien sûr ce n’est que du cinéma. Quand je parle de décision, je ne fais pas allusion à ce qui a eu lieu, j’ignore ce qui s’est passé dans la tête de Churchill, et je suppose que même les meilleurs historiens ne pourraient pas le reconstituer – tout au plus pourraient-ils le raconter. Je parle uniquement du film, de ce que le film en tant que film nous montre au sujet de la décision : un moment d’absolue solitude. Cette descente fictive dans le métro, assez ridicule, n’est pas une consultation du peuple, c’est un appel à l’autre. Pour trancher dans ses doutes, ses hésitations, son bégaiement, au moment où il envisage de négocier avec cet ennemi innommable, il fallait qu’il interroge ce qui était pour lui l’autre absolu. Or cet autre, dans le film, est double : d’un côté le peuple ou son ersatz, convoqué pour les besoins de la cause, d’un autre côté le roi lui-même, George VI, qui vient appuyer sa décision, la légitimer. Il fallait ce double acquiescement pour que la décision fut prise au moment du plus grand danger, quand il laisse sa chaise vide au cabinet de guerre. En après-coup, il faut montrer la souveraineté même, dans son évidence.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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