Senses 1 & 2 (Ryusuke Hamaguchi, 2015)

Il reste aux femmes qui se retirent de la domination masculine à vivre dans l’incertitude.

Ce film dont la durée dépasse cinq heures était au départ une mini-série de cinq épisodes s’articulant aux cinq sens. Les actrices, non professionnelles, ont travaillé leur personnage pendant plusieurs mois avant de tourner. Elles ont reçu collectivement un prix d’interprétation à Locarno. Senses est le titre français, et Happy hour le titre japonais (Happī Awā). 

Quatre amies vivant à Kobé, la ville qui a été touchée par un terrible séisme en 1995, se retrouvent de temps en temps dans la station thermale d’Arima.

  • On peut considérer Jun comme le personnage principal. Amie d’enfance de Sakurako, c’est elle qui a introduit les deux autres femmes dans le groupe. Ayant déjà demandé le divorce, elle invite ses amies à son procès, qu’elle est sur le point de perdre (le divorce sera rejeté). Au moment du procès, elle est sans doute déjà enceinte d’un autre homme, peut-être l’artiste Ukai. Soudainement, elle va disparaître, sans dire à personne où elle va. Le choc de sa disparition contribuera à « libérer » la parole des autres femmes.
  • Fumi, curatrice d’un centre d’art, est marié avec un éditeur. Elle organise la première rencontre avec l’artiste Ukai, une sorte de performance où les participants doivent se toucher. C’est aussi elle qui organisera avec son mari la lecture publique d’une jeune romancière (audition). Entre le mari et la jeune femme, il y aura le début d’une romance. Fumi est choquée par le comportement de son mari, qui s’excuse et meurt, semble-t-il, dans un accident à la fin du film (ce n’est pas très clair). 
  • Sakurako, mère au foyer, doit négocier ses sorties auprès d’un mari sacrifiant tout à son emploi. Elle a un fils, Daiki, qui va engrosser une autre collégienne. Son mari est plutôt lâche, il n’osera pas s’excuser auprès de la famille de la collégienne. Elle finira par coucher avec un autre homme, et le quitter. 
  • Akari, infirmière divorcée, vit seule. Souvent agressive, elle est fragilisée par sa solitude, y compris sur le plan professionnel (elle travaille en gériatrie). Pour continuer à se sentir femme, elle multiplie les expériences sexuelles. Elle couchera, elle aussi, avec Ukai.

Sur les quatre femmes, l’une (Akari) est déjà divorcée, une (Jun) est en cours de procès (qu’elle perdra), et les deux autres (Sakurako et Fumi) finiront par se séparer de leur mari. Aucune n’est heureuse. Leur insatisfaction les unit, et aussi les divise. 

Ce pourrait être l’histoire d’une émancipation féminine, ou bien le récit d’un lent cheminement post-phallocratique. Les hommes y sont faibles, indécis. Ils souhaiteraient retenir leurs femmes, mais ils savent que ce sont elles qui décident. Elles discutent entre elles, souvent crûment, mais chacune préserve sa singularité, son pré carré. Plus elles en racontent, et moins on a de certitudes. Même si parfois elles se plaignent du manque de communication, les non-dits restent inaltérables. Jun, l’initiatrice du groupe, semble se mettre à nu en invitant ses amies à son procès, mais elle gardera jusqu’au bout le secret sur ses intentions. 

Ce qui s’en va avec la domination masculine n’est pas remplacé. Aucun autre système de règles ne peut s’y substituer. Tous les renversements sont possibles. C’est ce qui apparaît dans les deux longues scènes qui tournent autour d’Ukai, l' »artiste », ce personnage masculin ambigu, insituable, qui contribue à donner son unité au film. A chaque fois, un retournement oblige à improviser. Dans l' »atelier », on se touche, on fait communiquer les corps, on met à l’épreuve la verticalité. Dans le second cas (la lecture publique de la romancière), Ukai décide de se retirer au dernier moment, et il n’y a plus personne pour dialoguer. C’est le mari de Jun qui sauve la séance. On ne lui sera pas reconnaissant : son obstination à garder son épouse est impardonnable.

Pour remplacer le défunt phallocrate, il ne reste donc qu’Ukai, l’artiste passablement pervers qui peut tout se permettre. Il n’a pas besoin de chercher à séduire : avec lui, ce sont les femmes qui font le premier pas. Elles peuvent le désirer, expérimenter leur féminité, il n’y aura pas de conséquence. Mais pour autant cette figure n’a ni autorité, ni solidité. On ne peut pas lui faire confiance, il s’efface comme il est venu. Rien d’apotropaïque chez lui, il ne guérira personne de la solitude.

Ce dénouement conduit à s’interroger sur la place de l’art dans ce monde post-patriarcal. C’est une béquille, un lieu de rencontre, un petit plaisir. Il vient là pour faciliter les échanges et masquer le vide – mais nul n’est vraiment dupe.

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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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