La vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013)

Une bouche-hymen qui mange, lèche, suce, jouit, parle, enseigne et pleure – sans réussir à vivre.

Les critiques renvoient beaucoup aux scènes d’amour de ce film – plutôt longues, complaisantes et d’un réalisme assez contestable, mais le plus saisissant, le plus impressionnant, le plus marquant, ce sont les scènes de bouche : cette bouche qui mange, avale, lèche, suce, goûte, râle, cette bouche qui parle, demande, supplie, exige, crie le désir comme le désarroi, cette bouche qui engloutit, qui absorbe, qui avale, incorpore, accomplit sa tâche sans passer par aucun intermédiaire, aucune médiation, cette bouche directement expressive, ce trou humide et mobile par où ça rentre et ça sort, sans direction ni orientation, cette bouche qui brouille toute distinction entre ce qui mange et ce qui est mangé – cette bouche-spaghettis, cette bouche-huîtres, cette bouche-morve, cette bouche incapable de retenir complètement la salive, cette bouche (jamais vide) dans laquelle le plaisir est inséparable du dégoût, c’est cette bouche-là, celle d’Adèle, qui est le coeur vivant du film, son hymen. 

Entre Emma1 et Adèle2, le rapport est structurellement inégalitaire, pas seulement à cause de leur différence d’âge (quelques années) mais par leur rapport à la bouche. Il est aussi dissymétrique, car la bouche d’Emma fonctionne très différemment de celle d’Adèle : elle idéalise, elle spiritualise. Ce n’est pas pour rien qu’Emma se présente un moment comme celle qui enseigne à Adèle la philosophie. La parole d’Emma fait sens, elle est faite pour être entendue, pas pour rester dans la bouche. Mais ce qu’Adèle entend n’est pas de l’ordre de l’idée : c’est de l’ordre de l’absorption, de la digestion, de l’incorporation à soi, de la transmutation. Son appareil auditif est une extension de l’appareil buccal : il transforme en autre chose, quelque chose qui ne peut en aucun cas se réduire à une pensée ou une idée.

Sans doute est-ce ce rapport dissymétrique qui finit par devenir insupportable à Emma. Emma préfère les filles, c’est un choix sexuel, pas un geste vorace. Emma est une artiste cultivée, qui défend vigoureusement sa position d’artiste, mais se trouve désarmée devant une exigence d’absorption insatiable qui, justement, ne porte pas sur ces contenus de pensée. Tandis qu’Adèle se jette sur Emma comme un bébé sur sa tétine ou sa sucette, Emma déteste se trouver ravalée à la position d’une mère nourricière. A partir de là leur séparation est inéluctable : c’est une nécessité de structure.

La réticence d’Adèle devant ce qu’on appelle conventionnellement chez Freud la sublimation est l’une des énigmes du film. Pourquoi refuse-t-elle tout échange de type artistique et préfère-t-elle le métier d’institutrice, le lien direct avec des enfants qui apprennent à lire, écrire, parler, directement sur sa bouche? Pourquoi ces grands noms d’auteurs, ces livres, ces institutions, ces commentaires savants, ne produisent-ils chez elle qu’indifférence, dédain, pour ne pas dire franchement rejet ou mépris ?

  1. Interprétée par Léa Seydoux. ↩︎
  2. Interprétée par Adèle Exarchopoulos. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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