Un soupçon d’amour (Paul Vecchiali, 2020)

Il faut, pour faire son deuil, spectraliser le mort, car porter un cadavre en soi, avec soi, est mortifère »

Ce film auto-hétéro-thanato-graphique1 prend son sens à partir des dernières minutes, quand on comprend que le fils de Geneviève2, Jérôme, est mort depuis 20 ans à l’âge de 12 ans. Pendant deux décennies, Geneviève a vécu avecce mort, sans se détacher de lui, dans une sorte d’illusion qu’il habitait toujours auprès d’elle – une illusion qui n’était ni une folie ni une hallucination, mais plutôt une posture d’actrice3. Son mari André s’interdisait, lui aussi, de prononcer la phrase : Jérôme est mort, il lui disait de temps en temps : Tu ne devrais pas vivre avec lui, mais lui, pour son compte, avait, comme on dit, fait son deuil. Toujours amoureux de Geneviève, il ne pouvait ni la suivre dans sa dénégation, ni lui rendre Jérôme, alors il a fait le choix de continuer à vivre, il a pris pour amante la meilleure amie de sa femme, Isabelle. Isabelle ne vaut pas Geneviève, et elle le sait. Moins bonne actrice4, elle est aussi moins belle, moins émouvante et moins aimée, et dans son rôle de tenant-lieu, elle se sent mal à l’aise. Tant bien que mal, le trio peut fonctionner, jusqu’au moment où Geneviève décide de revenir dans sa Provence natale5, en compagnie de ce Jérôme dont elle ne peut pas se séparer. Dans le lieu de sa jeunesse, elle retrouve une amie d’enfance et un ex-amoureux devenu prêtre6. C’est elle qui décide de se rendre au cimetière. N’est-ce pas le seul endroit où elle puisse, vraiment, se rapprocher de son fils ? Et aussi le seul endroit où elle sera confrontée à sa tombe. De loin, Isabelle devine que c’est le moment de faire revenir Geneviève à Paris, chez elle. Il aura fallu ce périple pour qu’André, enfin, prononce la phrase interdite : Jérôme est mort. C’est le moment de leurs retrouvailles.

Geneviève ne pouvait pas supporter le deuil conventionnel, celui qui implique de se débarrasser du mort, de ne conserver de lui que quelques traces dans un océan d’oubli. Elle ne pouvait pas laisser Jérôme rejoindre le destin usuel des défunts. L’absence définitive, irrémédiable de son fils, était insupportable. Pour que le mort revienne à la présence, il fallait accepter que cette présence soit étouffante, cadavérique7. En parcourant le cimetière, elle a compris qu’il était temps de s’engager dans une autre direction, la spectralisation du mort. Un cadavre est lourd, impossible à porter, tandis qu’un spectre n’a pas de poids (il n’est ni léger, ni lourd). On peut l’appeler, le convoquer, le transformer, le repousser, l’éviter, etc., et de son côté, lui, il peut résister, insister, croître ou diminuer, il peut se retirer, s’absenter ou se répéter, il a tous les droits, comme nous. Un spectre, ça bouge et on peut bouger devant lui. Il s’inscrit dans une dynamique, un mouvement. On peut s’adresser à lui, lui dire Je t’aime ou Je te hais, on peut choisir l’indifférence, la distanciation ou au contraire lui proposer de le soutenir, de l’aider. Il fait ce qu’un cadavre est incapable de faire : répondre. Qu’importe la façon dont il répond (silence, acquiescement ou refus), la liberté de l’un et de l’autre est préservée. Geneviève a voulu porter dans ses bras son fils mort, elle s’est épuisée. Au lieu de coexister avec son fantôme, elle a croulé sous son poids, et dans la même chute, elle a fait vaciller son couple. 

Mais le fils disparu n’est pas la seule présence incongrue du film : il y a aussi Paul Vecchiali lui-même. C’est lui qui a réalisé ce film à l’économie, sans fioritures, dans un style simple voire simpliste que certains ont qualifié de sénile. Il ne s’agissait pas seulement pour cet homme de 90 ans de faire revivre sa sœur8 et de se positionner lui-même9 à la limite de la vie. Il s’agissait de faire, par anticipation, son propre deuil. Dans une scène centrale, il danse avec Isabelle, unique vieillard dans un groupe d’adolescents. C’est une façon d’affirmer sa liberté, une liberté au-delà de la liberté, une liberté spectrale. Avant de partir10, il revient. En disant à ses compagnons et aux spectateurs Je suis mort, il les délivre par avance de son cadavre.

  1. Paul Vecchiali, qui se sait condamné, ne se met en scène que pour évoquer la mort de sa soeur Christine. ↩︎
  2. Interprétée par Marianne Basler, qui avait joué le rôle principal dans un autre film de Paul Vecchiali (1985), Rosa la rosefille publique↩︎
  3. En termes freudiens, on appellerait cela une mélancolie. ↩︎
  4. Isabelle remplace Geneviève dans Andromaque. Par le phrasé des acteurs, le théâtre pénètre le film et lui donne son côté mélancolique, artificiel. Il faut que le film sonne faux pour faire ressentir le désarroi de Geneviève. ↩︎
  5. Façon pour elle de se débarrasser d’Andromaque (Racine), alors qu’elle aurait préféré jouer Occupe-toi d’Amélie (Feydeau). ↩︎
  6. Elle a repris le prénom du prêtre, Jérôme, pour nommer son fils. ↩︎
  7. L’enfant du film semble trop parfait, il semble trop coller aux désirs de sa mère pour qu’on puisse y croire.  ↩︎
  8. Christiane Vecchiali, connue sous le nom de scène de Sonia Saviange, née le 25 mars 1923 à Ajaccio s’est suicidée le 22 juin 1987 après avoir vécu un drame analogue. Entre autres rôles, elle a joué dans le film de son frère, Femmes femmes (1975), où elle forme, avec Hélène Surgère, un duo de comédiennes vieillissantes qui a donné à Pier Pasolini l’idée de faire appel aux deux actrices pour Salò ou les 120 Journées de Sodome (sorti la même année, 1975), dans lequel Sonia née Vecchiali interprète la pianiste. Le film lui est dédié. ↩︎
  9. La dimension autobiographique du film est distribuée entre différents personnages. Parfois Geneviève ressemble à Paul Vecchiali, parfois elle ressemble à sa sœur, et parfois elle ressemble à sa mère. Paul Vecchiali peut être le prêtre, et aussi l’enfant fasciné par un film fantastique. Entre Douglas Sirk et Alfred Hitchcock, la critique a relevé de nombreuses citations de films – qui sont aussi des citations secondaires des films réalisés par Paul Vecchiali. ↩︎
  10. Paul Vecchiali est mort le 18 janvier 2023 à Gassin (Var). ↩︎
Vues : 6

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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