Immédiatement présente, la voix est aussi le lieu d’une archive cryptée, impérieuse
Avant l’invention du phonographe par Thomas Edison en 1877, la voix était irréductiblement associée à la présence. Il était impossible d’entendre une voix en l’absence d’un corps. On raconte que Pythagore se cachait pour parler, la voix entendue par ses disciples était dite acousmatique – mais Pythagore n’était pas absent, il se cachait derrière un mur ou un rideau. En-dehors d’un dispositif de ce type, la voix entendue sans la confirmation d’un corps ne pouvait être qu’hallucinatoire, enchantée ou divine. Les ancêtres, les spectres et les dieux étaient supposés trahir leur présence (ou leurs messages) par ce genre de voix. Toute change avec la possibilité d’enregistrer ou de reproduire la voix. On a alors simultanément le sentiment d’une présence et la certitude d’une absence. Cette conjonction peut déstabiliser, faire croire que l’absent est autre chose ou quelque chose de plus que l’émetteur de la voix. C’est ce qui arrive par exemple pour Sarah dans Pont des Arts, d’Eugène Green (2004). La chanteuse baroque s’est suicidée en se jetant du pont, mais en entendant sa voix, Pascal ne peut pas croire qu’elle ait vraiment disparu. Il la cherche et finit par la retrouver : le vivant et la morte ensemble sur le pont dans un étrange dialogue sans voix, expressif et silencieux, d’amour et de sur-vie (une autre vie que la vie, plus que la vie), de découverte mutuelle et d’adieu. Il en va ainsi de la voix au cinéma. On sait qu’elle a été proférée, mais c’était peut-être la voix d’un autre, la voix d’un absent ou d’un mort. C’est cette situation troublante qui pousse à chercher, dans la voix, autre chose.
Dans la description faite par Pablo Larrain de la dernière semaine de la vie de Maria Callas (Maria, 2024), la chanteuse lyrique doit faire le deuil de son ancienne voix divine, fabriquée de toutes pièces et entretenue par un travail titanesque, et accepter le fait que désormais elle n’a qu’une voix commune, normale. Le drame, c’est que ce qui a été perdu avec cette voix va bien au-delà de la voix : un objet magique, singulier, à la fois rauque et stridente, dramatique et légère, énorme et grave, puissante et sans faille, sans autre limite que les partitions, etc. Maria Callas est toujours là, mais l’ancienne voix est pour toujours oubliée, encryptée. Elle se bourre de médicaments (le mandrax) dans l’espoir d’en récupérer au moins un semblant, une imitation, mais c’est impossible. Grâce aux enregistrements, les mélomanes peuvent entendre son ancienne voix, mais ce qu’elle en entend, elle, c’est un magma de souvenirs refoulés, d’intenses plaisirs et de regrets infinis, d’offrande mystérieuse et de désespoir.